T. VIII, p. 245, n° 167, et Rosenberg, p. 1 3 1 , n
3. Au cabinet des Estampes de Berlin, une jolie copie du temps, à la plume, malheureusement endommagée.
Il faut rattacher à ces études de femmes au bain un dessin à la plume de 1 5 1 6, dont on n’a pas pu encore expliquer la véritable signification. Un homme nu essaye de visser un candélabre dans un socle; autour de lui, quatre femmes nues dans des attitudes différentes. On a supposé, jusqu’ici, que ces cinq personnages concouraient à une même action, d’ailleurs assez difficile à déterminer. Mais en examinant de plus près ce dessin, conservé au cabinet des Estampes de Francfort, on reconnaît aisément que l’homme nu, le candélabre et le socle sont dessinés à l’encre noire, tandis que les quatre autres figures sont à la sépia. Il en ressort que cet homme, le candélabre et le socle ont été ajoutés après coup par une fantaisie de fauteur, ou plutôt par économie de papier, et qu’ils n’ont aucune connexion avec les autres acteurs de la scène1. Si on en fait abstraction, que reste-t-il ? Quatre figures de femmes nues, analogues à celles que nous avons rencontrées dans les chambres de bain. Il s’agit donc, ici encore, d'un de ces intérieurs; tout doute disparaîtra, si l’on remarque que les pieds de la femme à gauche, vue de dos, et de celle de droite plongent dans une eau sommairement, mais distinctement indiquée par de rapides traits de plume. Quant à l’objet que tient la femme de gauche et que l’on a pris pour un aspersoir, il n’est autre qu’un de ces balais de bain dont nous avons parlé. Il est à croire que ces figures ont été autant d’études pour le dessin de Chatsworth, qui est de cette même année i5i6. La femme accroupie du dessin de Francfort se retrouve, avec quelques changements de posture, dans la composition de Chatsworth, ainsi que la femme au petit balai, inclinée toutefois et plus ramassée dans le dernier dessin. Le même mou-
1. M. Thausing a cru qu’une des quatre femmes, celle de droite, aidait à visser le candélabre; il n’a point remarqué que la main de cette femme est placée derrière le flambeau dessiné postérieurement à cette main qui apparaît entre les traits de plume de ce même flambeau.
vement se remarque dans la femme de droite de Francfort et dans l’homme apportant la jatte de lait, de la collection du duc de Devonshire. Le sol des deux scènes est tout à fait semblable, offrant un ou plusieurs de ces hauts degrés ordinaires aux chambres de bain. La facture des deux œuvres est également souple et vive1.
De la même époque environ et de la même plume, mais dans un moindre cadre et de dimensions plus restreintes, avec l’addition d'une idée poétiquement philosophique, un autre Bain de Dürer au British Muséum. Une jeune femme, de formes presque aussi belles que celle du dessin de Chatsworth, nue, debout, se regardant dans un petit miroir convexe, brosse une opulente chevelure qui tombe au-dessous des genoux; à gauche, une vieille accroupie, vue de dos, se retournant vers elle ; à droite, derrière, la Mort, sous la forme d’un squelette à demi enveloppé d’un suaire, élève le bras pour lui montrer un sablier ; dans le fond, une indication de paysage. On sait combien le rapprochement de la vie en sa fleur et de la Mort guettant sa proie, à toute heure et en tout lieu, est fréquent chez les artistes du xv° et du xvi° siècle. Le haut du dessin, en pointe, est encadré d’une bordure de branchages et d’enroulements, tout à fait comme une autre composition, à la plume, qui en est le pendant et qui représente un concert champêtre : deux jeunes femmes assises à terre, jouant 1 une de la viole, l’autre de la harpe ; derrière elles, un jeune homme, debout, chantant en s’accompagnant de la mandoline; tous les trois en fort jolis et élégants costumes de l’époque (British Muséum). Les deux
i. Au même cabinet des Estampes de Francfort, dans un dessin de i5i5, qui, selon nous, n’offre qu’un ensemble d’études de nu sans sujet homogène, on voit un homme attaché à un arbre, derrière lui un autre homme penché en avant et la main à terre, une vieille décharnée1 s’appuyant sur un bâton; puis, a gauche, un homme nu debout, une femme accroupie cachant sa tête entre ses bras posés sur ses genoux, enfin, une femme monstrueusement grosse; ce dernier groupe, les deux femmes surtout, présente des points communs avec les dessins de i5i6.
dessins ont été évidemment destinés à quelque orfèvre, pour l’ornementation de deux panneaux de coffret.
Ces représentations de scènes balnéaires n’ont rien qui doive étonner de la part de Durer. Le bain, au moyen âge et dans les dernières années du xv6 siècle, jouait un grand rôle dans la vie allemande. Les Badstuben (chambres de bain) 1 étaient pour les populations des villes germaniques ce que les bains publics, balnea, étaient sous l’empire romain, des lieux de causeries, de rendez-vous, d’amusements divers, de far niente. On y mangeait, on y buvait, on y chantait2; on y passait de longues heures, on invitait les étrangers à s’y baigner, politesse qui, à Nuremberg, était désignée sous le nom de Badlade ou Verbaden der Lente (baigner les gens). Après la noce, le marié et la mariée s’y rendaient avec toute leur suite. Les mots Badegeld (argent du bain), pourboire donné aux serviteurs, Badelieller (liard du bain), distribué par les magistrats aux pauvres pour qu’ils pussent se baigner, attestent que l’usage des bains publics était fort répandu en ce temps.
Il y avait même certains legs dont le montant, après la mort du légataire, assurait gratuitement aux pauvres la jouissance des chambres de bains, à des heures et dans des conditions déterminées ; c’est ce qu’on appelait se baigner au nom de Dieu (par cha-
1. On disait encore Stube, chambre chauffée, par opposition à Kammer, pièce sans feu. (Voy. G.-L. Kriegk, Deutsches Bürgerthum im Mittelalter .) Ce mot de Stube figure dans trois passages de deux lettres adressées de Venise, en septembre i5oG, par Durer, à Pirkheimer : « Remerciez donc, écrit-il le 8 septembre, votre chambre de m’avoir fait saluer. » On n’a pu donner aucune explication suffisante de ce passage ni des deux autres. Hasardons une conjecture : Stube ne signifîerait-il pas, dans les trois endroits, le salon chauffé où Pirkheimer recevait ses amis? Durer se rappelait au bon souvenir de ce salon, comme nous dirions : mes compliments au cercle.
2. M. Kriegk cite un dicton caractéristique de la fin du xve siècle: Aussig Wasser, inné Wein, lasst uns aile frohlich sein (De l’eau en dehors, du vin en dedans, soyons tous joyeux).