ADAM ET EVE. APOLLON ET DIANE
En 1497, Dürer donne un de ses plus beaux dessins, à la pointe d’argent avec rehauts blancs sur papier bleuté : un séraphin aux larges ailes déployées, debout, de face, la tête inclinée à droite, pince, d’une main pleine d’énergie nerveuse, les cordes d’un luth appuyé sur une balustrade ; le visage imberbe est d’une forte ossature, le regard profond suit avec une attention inquiète les vibrations du luth ; de petites boucles de cheveux, nouées avec un mouchoir roulé, se dressent drues et vivantes sur un front élevé ; les draperies de la robe tombent en plis aisés et flottants; la figure grave, austère, porte l’empreinte d’un ascétisme tourmenté. Tout parle et vibre dans ce dessin très fini, quoique d’une large facture et d’allure michelangesque (collection de M. Mitchell). Nous y voyons, avec M. Thausing, une étude pour un des archanges de V Apocalypse, dont les gravures sur bois furent faites en 1497 et publiées l’année suivante h
D’une exécution plus minutieuse, sur même papier, une tète
1. Mais il est impossible d’accepter l’étrange hypothèse de M. Thausing, qui veut voir dans cette figure un portrait de Hans Frey, beau-père de Durer, sans autres raisons que le goût bien connu de Frey pour la musique.
de saint Jean-Baptiste, presque aussi grande que nature ; la tète coupée est déposée dans un plat, sur le rebord du mur de la prison ; à gauche, une fenêtre grillée; à droite, un coin de perspective sur un paysage orageux. La vie vient de quitter les yeux entrouverts; le dernier soupir s’exhale des lèvres tuméfiées; les longs cheveux et la barbe qui entourent le visage débordent du plat. Étude dramatique d’un réalisme saisissant (collection Bodléienne d’Oxford), rappelant la tète de saint Jean, dans Y Apocalypse (B. 61).
De i5oo, un dessina la plume lavé à la sépia (collection du grand-duc, à Darmstadt), Hercule combattant les oiseaux du lac Stymphale , projet d’un tableau dont la destinée a été des plus aventureuses h Le jeune demi-dieu s’avance d’un pas rapide, prêt à lancer ses flèches meurtrières contre les oiseaux malfaisants, qui cependant n’ont rien de bien terrible et voltigent sous la forme de petits dragons ailés, aux bustes de femme, avec de jolies têtes, dans un paysage de fantaisie poétiquement conçu, représentant un lac bordé de vertes montagnes, au milieu duquel s’élève une forteresse1 2. Bien qu’empruntée à la fable grecque, cette composition n’est guère antique. L’Hercule, nu, est d’un type tout allemand qui n’est pas sans ressemblance avec celui de la belle figure de Durer peinte par lui-même3. Cet Hercule germanisé montre com-
1. Ce tableau, primitivement dans la galerie de Schleisheim, passa de là au château de Nuremberg, où il fut enseveli sous d’épaisses couches de poussière; on le considérait comme tout à fait perdu. Le professeur Bergau, de Nuremberg, en jugea autrement, et, grâce à ses efforts, le tableau fut transporté naguère dans l’atelier de réparation de la Pinacothèque de Munich. Il en est revenu en parfait état; un simple nettoyage a rendu cette belle œuvre aux admirateurs de Durer.
2. Durer, qui a souvent traité différents sujets empruntés à la légende d’Hercule, dessine à la plume le demi-dieu, nu, appuyé sur sa jambe droite repliée, l’autre tendue, assenant un coup de massue au dragon ailé ; monogramme (cabinet des Estampes de Berlin; cat. Posonyi, n° 3 1 6) ; reproduit dans la Galette des Beaux-Arts , 2° période, t. XVI, p. 437.
3. Voy. Prof. R. Bergau, Studien 7 ur Kunstgeschichte Nurnbergs; ein wenig beachtetes Gemaelde von A. Durer dans le h Correspondent von und Jilr Deutschland.
ment Dürer concevait la mythologie classique. N’ayant sous les yeux ni les monuments de l’ancienne Grèce que les réfugiés de Byzance avaient apportés en Italie, ni les trésors exhumés par les Médicis et les autres amis de l’art, ni les travaux inspirés par ces chefs-d’œuvre, Dürer traitait la légende païenne avec une excessive indépendance. Les humanistes allemands qui avaient franchi les Alpes rapportaient de l’Italie le goût de l’antiquité, mais ils ne pouvaient faire connaître à Nuremberg des modèles qui eussent pénétré directement les artistes d’un sentiment vrai de l’art classique. Tout au plus introduisaient-ils dans l’Allemagne du moyen âge quelques spécimens, quelques copies plus ou moins fidèles des œuvres de la Renaissance. Les rapports commerciaux, quelque actifs qu’ils fussent déjà, ne pouvaient seconder que faiblement cette influence très indirecte de l'Italie sur l’Allemagne. Il fallait, pour que la Renaissance conquît l’art du Nord, que les artistes germains vissent de leurs propres yeux les richesses amoncelées dans la Péninsule. Dürer n’avait donc à sa disposition que des échantillons très insuffisants du grand art. Quelques gravures, les menus fragments ou copies d’œuvres italiennes1, les conversations savantes et enthousiastes des humanistes, enfin les exemples et les conseils d’un peintre vénitien2, tel était, en somme, le bagage antique de notre maître avant et vers i5oo.
Peut-être est-ce à l’un de ces entretiens avec quelques humanistes nurembergeois que Dürer dut la première idée de sa bizarre allégorie de Mercure considéré comme père de l’éloquence 3. Le
1. Les humanistes et les riches banquiers, Pirkheimer, Imhof, Schedel, etc., possédaient des œuvres d’art classique; les Fugger, d’Augsbourg, en avaient formé un véritable cabinet.
2. Jacopo de Barbarj. — Voy. sur les rapports de Durer avec ce maître, p. 66-76.
3. La bibliothèque de Munich possède un curieux manuscrit (Cod. lat. 716) de 3q8 feuilles enrichies de dessins, de gravures sur métal et sur bois, ayant appartenu
dieu s’élève sur un nuage vers une étoile qui brille au-dessus de lui; il est vêtu d’une robe violette doublée de jaune, sans manches; la tête est coiffée d’un casque fantastique avec une visière démesurée et des ailes terminées par une queue d’oiseau, semblable aux casques que l’on trouve dans l'œuvre de Mantegna et de ses successeurs ; les jambes sont nues, les pieds empennés ; de la main gauche il montre le ciel; la droite tient le caducée1; la tète se retournant laisse échapper de la bouche des chaînes d’or qui vont s’attacher aux oreilles de quatre personnages appartenant à différentes classes de la société : une femme légèrement vêtue, un guerrier armé, un docteur en toge de pourpre et un bourgeois vieux et barbu ; la femme suit docilement, les trois hommes semblent lutter contre le pouvoir du dieu ; au-dessus des quatre figures on lit les vingt épithètes grecques du dieu aux multiples attributs ; aquarelle relevée de plume (collection Ambras, Vienne)2. Les fables de la vieille Gaule représentent ainsi le dieu indigène de l’éloquence, Ogmius, attirant les auditeurs par des chaînes d’or qui partent de sa bouche.
Ce singulier Mercure est encore moins classique que Y Hercule du lac Stymphale . Les maîtres italiens traitaient tout autre-
à « Hermanus Schedel, Nurembergensis, artium utriusque medicinæ doctor ». Le manuscrit est en partie de la main même de Schedel; le savant auteur de la Cronica Mundi y a réuni un grand nombre d’anciennes inscriptions et quelques notices sur de vieux monuments. Au folio 38 on trouve un Mercure ailé avec ces mots : <t Artium mentis, ingenii facundiæque pater, aime Mercuri, viarum itinerumque optime dux. » La figure est semblable à celle du Mercure de notre maître. (Voy. A. Springer, Vorbilder von pvei Dïirerschen Hand^eichnungen in der Ambraser Scimmlung ; Mit* tlieiliingen der K. K. Centralcommission, VII, 8o, et O., Jahn, Ans der Alterthumswissenschaft, p. 3q6.)