PRÉTENDU VOYAGE A VENISE
Dès l’âge de neuf ans (1480), Albert Dürer dessine trois tètes qui avaient été conservées dans la famille Imhof, et dont il est fait mention dans un des inventaires de la collection de cette famille1.
1. Cette célèbre collection fut formée par Wilibald Imhof (1 5 1 g- 1 58o) , petit-fils de Pirkheimer. Il acquit des amis et des héritiers de Dürer, notamment de la bellesœur du maître, et de Georges Penz, son élève, un certain nombre de tableaux et de dessins du grand artiste. Amateur érudit, il recommanda « par sa dernière volonté » que sa collection restât éternellement dans sa maison « pour l’honneur de la famille ». Ce vœu ne fut pas exaucé. Rodolphe II, l’enthousiaste admirateur de Dürer, voulut acheter les œuvres réunies par Wilibald et, manquant d’argent, il offrit comme prix le domaine de Petschau en Bohême. La collection fut envoyée à Prague en 1 588, mais le marché n’ayant pas été conclu, elle rentra à Nuremberg, sauf quelques beaux dessins gardés par l’empereur. En 1628, le prince électeur de Bavière, Maximilien, connaisseur éclairé, entra en négociation avec les Imhof. Après de longs pourparlers, la collection fut enfin transportée à Munich; elle ne répondit point à l’attente de Maximilien qui, trouvant beaucoup de morceaux suspects mêlés à des œuvres authentiques, n’acheta, pour 200 thalers, que deux pièces : un saint Jérôme et un petit panneau sur lequel Dürer avait dessiné les trois
Quatre ans plus tard, il fait son propre portrait à la pointe d’argent, qu’on voit aujourd’hui à l’Albertine. En haut à droite, ou lit cette mention ajoutée après coup : Ceci j’ai pourtraict d'après moi-même à l’aide d’un miroir dans la 1484e année , alors que j’étais encore un enfant' . L’œuvre valait bien la peine d’être consacrée par ce témoignage authentique de l’auteur; elle est naïve, sincère, pleine de fraîcheur et d’ingénuité, d’une précision étonnante. Le jeune garçon, vêtu d’une casaque et coiffé d’un bonnet, se présente de trois quarts ; la figure, d’une expression vraie, est traitée avec beaucoup de soin et de souplesse; les
têtes dont nous parlons. En 1 63 3 , le peintre flamand Abraham Bloemaert paya 3,400 thalers une partie de la collection, pour un gros négociant d’Amsterdam. Quelques pièces furent vendues pour 3oo thalers à Matthæus van Overbeck de Leyde. En 1637, ce qui restait de plus précieux fut acquis par lord Arundel, ambassadeur d’Angleterre à Vienne. En un mot, jusqu’en 1 658, surtout pendant la terrible guerre de Trente ans, les débris de la collection furent dispersés par des ventes successives. Les Imhof firent un véritable trafic de ces œuvres d’art; bien plus, l’un d’eux, Hans Hieronymus, ne craignit pas d’apposer la marque A. D. sur des morceaux de provenance étrangère. Les plus beaux dessins de Durer appartenant originairement à la famille Imhof sont conservés aujourd’hui à l’Albertine de Vienne, qui a réuni les ouvrages vendus à Rodolphe II, et au British Muséum auquel est échue, après avoir été en la possession de sir Hans Sloane, qui la légua en 1735 à ce musée, la part de lord Arundel. Cinq inventaires de cette curieuse collection ont été successivement dressés : le premier, en 1 578-74, par Wilibald Imhof; le deuxième, en i58o, par ses héritiers; le troisième, en 1 588, pour l’envoi à Rodolphe II; le quatrième en 1628, pour le prince électeur Maximilien; enfin le cinquième, en 1 63 3- 1 658, par Hans Hieronymus Imhof, dans son Geheimbuch (livre secret) où il se félicite de s’être débarrassé à bon prix de ce qu’il possédait. Voy. aux Pièces justificatives, n° I, les deux lettres des Imhof et l’inventaire de 1 588. — Voir Heller, Albrecht Dïtrer, p. 70 et suiv.; vonEye, Leben und Wirken Albrecht Durer’ s , p. 486 et suiv.; M. Thausing, Galette des Beaux-Arts, 1870, p. 74, et Albert Durer, sa vie et ses œuvres, traduction de M. Gustave Gruyer, p. 1 38 et suiv.
1. Ce dessin a été donné par M. Thausing (p. 42) et par la Galette des Beaux-Arts dans le t. XIV, 2e pér., page 2 5p. Une fort belle copie à la pointe d’argent, sur papier préparé à fond blanc, est au British Muséum, avec cette mention en langue allemande: «Anno 1576 le 4 février, je fis ce portrait d’après celui que le très célèbre Albrecht Durer a fait de sa propre main et sur lequel lui-même a écrit ce qui suit : ceci j’ai pourtraict d’après moi-même à l’aide, d'un miroir dans la 1484e année, alors que j'étais encore enfant, Albrecht Durer âgé de treize ans.
cheveux annoncent déjà cette habileté que Jean Bellin, au dire de Camerarius1, enviera plus tard à Durer; seuls, les yeux sont trop fixes, sortent un peu de l’orbite et semblent loucher, comme s’ils étaient encore arrêtés sur le miroir qui a réfléchi le modèle. Il y a une certaine dureté dans les plis des manches ; la main, peu naturelle, longue et effilée, toute de convention, paraît empruntée à quelque tableau de saint. Mais quelle puissante individualité dans l’ensemble ! Certes, ce début suffit à montrer que Dürer était né avec le sens profond de la forme.
De la même époque est l’esquisse au crayon noir du British Muséum : une femme coiffée d’un bonnet bourguignon à voile tombant, tenant un faucon sur la main gauche et relevant de l’autre les plis abondants d’une longue robe ; elle est chaussée, comme les nobles dames du temps, de souliers à la poulaine d’une longueur démesurée. On pourrait y retrouver un souvenir direct de la petite gravure de Schongauer (B. 78), copiée par Albert Glockenton 2, de Nuremberg, une Vierge folle, chaussée également de souliers à longues pointes, qui tient de la main gauche une lampe allumée et ramène avec la droite les plis de sa robe flottante. Le dessin de Dürer porte cette inscription d’une écriture inconnue : a Ceci est également vieux, Albert Dürer me l’a dessiné avant qu’il vînt chez le peintre, dans la maison de Wolgemut, sur le grenier supérieur, dans la maison de derrière, en présence de feu Conrat Lomayer. » Ce grenier était sans doute le coin de l’habitation paternelle abandonné aux récréations artistiques du jeune Albert ; il est inutile de supposer, comme on l’a fait gratuitement, que le précoce dessinateur allait s’y cacher loin des yeux de son père pour y satisfaire ses goûts favoris. La note qui accom*
1. Dans sa traduction latine de la préface du Traité des proportions du corps humain de Durer, i53a.