‹ Albert Dürer et ses dessinsChapitre 40 sur 163 · TÊTE DE JÉSUS; ÉTUDE POUR LE « JÉSUS AU MILIEU DES DOCTEURS · texte numérisé non relu

TÊTE DE JÉSUS; ÉTUDE POUR LE « JÉSUS AU MILIEU DES DOCTEURS

Albertine.

en possédons quatre : une main d’un docteur tenant un livre (Albertine); la main droite de Jésus, renversée, sortant d’une large manche et touchant avec l’index le pouce de la main gauche (collection de M. Blasius, gravée par Lœdel); sur la même feuille, deux mains épaisses tenant un gros livre; deux autres mains moins fortes tenant un livre moins gros (collection de M. Blasius). Ces études pour les mains du Jésus et des docteurs sont au pinceau, sur le même papier et de la même facture que celles de la Fête du Rosaire; elles portent également le monogramme avec la date 1 5o6; on ne saurait imaginer de plus beaux morceaux d’après nature.

Le cadre de notre travail ne nous permet pas de parler des autres tableaux que Dürer a pu peindre à Venise; bornons-nous aux dessins, assez nombreux, qu’il exécute pendant ce séjour, et parmi lesquels un des plus intéressants nous montre réunis sur une même feuille Y Enlèvement d’Europe , trois têtes de lion, un Apollon archer et un Alchimiste (Albertine).

L1 Enlèvement d’Europe est une composition mal agencée ; la pose de la jeune fille sur le taureau est forcée; le taureau luimême, quoiqu’il ait l’honneur de prêter son enveloppe au maître des dieux, est de formes disproportionnées et de vilaine allure ; les tritons, les néréides et les petits Éoles sont jetés sans ensemble autour du sujet principal ; la meilleure partie de la composition est le couple de satyres à la droite d’Europe ; quant aux compagnes désolées de la fille d’Agénor, elles trahissent leur désespoir par des mouvements un peu désordonnés; dans le haut, une ville (Sidon, sans doute) si étrangement placée qu’elle semble à peine faire partie

plume lavé de bistre, à l’Albertine. A Gênes, chez le marquis Adorno,un tableau analogue attribué à Léonard; à la Pinacothèque d’Arezzo, une troisième édition, aussi de l’école du Vinci; ces deux derniers des imitations d’après le tableau de B. Luini. Hans Hofmann, mêlant la Fêle du Rosaire et le Jésus au milieu des docteurs , en a fait une composition montrant Jésus entouré de douze demi-figures de docteurs; aquarelle relevée de plume (collection Esterhazy, à Pesth).

de la scène générale. Malgré tous ces défauts, il faut louer une grande finesse de trait, une exécution spirituelle et vive d’une saveur toute particulière. Sur la moitié droite de la feuille, un très gracieux Apollon à demi vêtu, tenant l’arc et la flèche, couronné de lauriers, le corps infléchi vers la droite par un mouvement qui n’a rien de contraint, très italien, dans le sentiment de Verrocchio ; à côté de lui, un alchimiste, vu de profil, coiffé d’un épais turban, enveloppé d’une longue robe attachée par une cordelière, contemplant une tête de mort qu’il tient dans ses mains ; à ses pieds, un livre et un trépied soutenant un chaudron en forme de boule d’où s’échappent quelques flammes, avec ces lettres lutus. Que signifie ce mot? Estce la forme archaïque lutus pour lutum, indiquant la boue du corps humain qui fermente dans la marmite cabalistique, tandis que l’alchimiste examine les débris de la tète? Ou ne sont-ce pas plutôt les cinq dernières lettres du mot plutus (richesse), cet objet traditionnel des recherches de l’alchimie, adonnée surtout à la transmutation des métaux? Dürer n’a-t-il pas voulu nous montrer l’alchimiste oriental avec les accessoires ordinaires de sa science, la tête de mort, le livre de sorcellerie et le chaudron où se fabrique l’or?... Audessus, trois têtes d’un même lion, Tune vue de face, l’autre de trois quarts, la dernière de profil. M. Thausing affirme que le modèle de ces têtes a été emprunté aux petits lions en marbre qui ornent, aujourd’hui encore, la Piazzetta de’ Leoni. Nous croyons qu’en regardant avec quelque attention ces tètes si mobiles, au poil hérissé et dru, empreintes d’une férocité si vraie, on reconnaîtra qu’elles ont dû être faites non d’après la pierre inanimée, mais bien devant un modèle vivant. Les lionceaux grêles, de pure fantaisie, que l’on voit à la Piazzetta, n’ont rien de commun avec le terrible et farouche animal de Dürer; leur exécution est lourde et grossière, tandis que les trois têtes de notre maître respirent la réalité même et sont rendues avec une énergie que la nature

seule peut donner. Les leoncini de Venise auraient-ils pu fournir à Dürer cette crinière souple et forte, ces poils vigoureux qui s’échappent des naseaux et encadrent les yeux, ce rictus sauvage, ces froncements menaçants de la bête irritée ? Un lion vivant a posé devant Dürer, soit à Venise, soit dans les environs1.

Sur une autre feuille, Dürer a encore réuni quelques-uns de ces croquis rapides qui semblent être des notes détachées pour les ouvrages importants : un cavalier, armé de toutes pièces, montant

i. Peu de temps après la publication de ces lignes dans la Galette des Beaux- Arts, le directeur de cette revue recevait la lettre suivante insérée dans la Chronique des Arts et de la Curiosité, du icr décembre 1877.

Venise, le 18 novembre 1S77.

Monsieur le directeur, dans la dernière livraison de la Galette des Beaux-Arts et précisément dans l’article des « dessins d’Albert Durer », je vois que M. Thausing affirme que le modèle de trois têtes de lion faites par Dürer a été emprunté à un petit lion qui orne aujourd’hui la Piazzetta dei Leoni. Cette place, à gauche de la façade de l’église Saint-Marc, a tiré son nom de deux petits lions en marbre rouge sculptés en 1722 par Giovanni Bonazza, par ordre du doge Alvise III Mocenigo. Avant ce temps, cette place était un marché aux herbes (V. Cicogna Zibaldone).

Cette affirmation de M. Thausing est donc une grande erreur, parce que ces lions ont été faits trois siècles après le séjour d’Albert Dürer à Venise. Mais la Galette a raison quand elle dit qu’un lion vivant doit avoir posé devant Dürer.

A Venise, il y eut pendant plusieurs siècles une petite ménagerie dans laquelle on tenait des animaux que les princes avaient envoyés aux doges. Marino Sanuto, dans le livre : Vite dei Dogi, a tiré du III' 1 ivre, Pactorum, un curieux document du xive siècle. Le roi Frédéric de Sicile avait donné au doge Sarranzo, en 1316, un lion et une lionne. Pour tenir ces animaux, on avait construit dans le palais ducal une cage en bois, où tout le monde les pouvait voir, et trois mois après, selon ledit document, le 12 septembre 1316, dicta leonissa peperit per naturam, sicut animalia faciunt , très leoninos vivos et pitosos, qui statim nati , vivî incœperunl se movere, et ire circum malrem, per ipsam cameram... Et unus ipsorum animalium est masculus et a lia duo sunt f émincé.

Signé: J o an n f. s Marchesini

Ducatus Venetiarum Notarius.

Après la reconstruction du palais ducal, cette ménagerie fut transportée dans un édifice qu’on voit sur quelques tableaux de Canaletto, où se trouve maintenant le jardin royal.

{Guide de Venise, par Zanotto. Note à la Piazzetta, page m.)

Voilà de l’histoire.

Je vous prie, monsieur le directeur, d’agréer, etc.

An t. dklla Rover e.

Chez M. Klinkosch, un lion tourné à droite, de profil, d’une expression aussi vivante que celle du lion de Venise, à la plume, lavé d’aquarelle et d’encre de Chine; le pelage est traité avec une extrême délicatesse. Dans la même collection, un autre lion couché attribué, à tort, à Dürer.

un cheval lourdement caparaçonné; quelques traits figurant un casque à visière baissée et une partie de cuirasse; une belle anatomie d’homme nu, sans tète, appuyant la main sur un écu 1 2 ; un bambino assis à terre, levant sa petite tête joufflue, qui ressemble étonnamment aux délicieux enfants de Verrocchio*; enfin une tète barbue coiffée d’un haut turban, d’une expression hargneuse (Offices).

Ces dessins sont au nombre de ceux que M. Thausing rattache au prétendu voyage de 1494; la vigueur, l’aisance, la maestria de la facture, suffiraient à prouver que ces esquisses, si largement et si lestement enlevées, sont d’une date très postérieure. Mais que sera-ce si l’on regarde d’un peu près le cheval armé? Son mouvement est d’une grande justesse; or on sait que jusqu’en i5o5 les chevaux de Durer ont une allure des moins naturelles que le maître ne corrigera qu’après avoir étudié les modèles italiens3.

Même dans les années i5o5-i5o7, Durer sentait si bien les imperfections de ses dessins d’animaux que, malgré tous ses travaux à Venise, il s’adonna à l’étude des proportions du cheval. Nous avons un témoignage de cette préoccupation dans les projets qu’il fît alors pour sa future gravure le Chevalier , le Diable et la Mort (B. 98); on en conserve à Milan et à Florence deux éditions très curieuses. Celle de Milan est évidemment la première; Dürer prend son hallebardier de 1498 et le place tel quel sur un cheval emprunté à celui du Colleone4 de Verrocchio, et un peu aussi, surtout

1 . Au musée de Weimar, le torse très étudié d’un homme nu vu à mi-corps, coiffé d’une résille; les bras, à peine indiqués, rejetés en arrière, pour que le torse soit en pleine lumière; à la plume, sur papier verdâtre; fond repassé à l’encre; en haut, un monogramme suspect.

2. Ces dessins à la plume de Verrocchio se trouvent au Louvre , au British Muséum, au musée Wicar à Lille, et chez le duc d’Aumale, au château de Chantilly.

3. Quant à la tête au turban, dans laquelle M. Thausing (p. 84) voit le Dioclétien de l’Apocalypse, ou plutôt le Domitien, devrait-il dire, nous ne trouvons rien de commun, entre ces deux têtes, que le turban dont elles sont coiffées.

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