‹ Albert Dürer et ses dessinsChapitre 41 sur 163 · Voy. Grimm, Ueber Künstler und Kunstn’crke, II, p. 23o · texte numérisé non relu

Voy. Grimm, Ueber Künstler und Kunstn’crke, II, p. 23o

pour la tête, aux chevaux antiques de l’église Saint-Marc qu’il pouvait admirer tous les jours à Venise. Le dessin est à la plume sur fond noir; le chien qui suit le cheval est réservé en blanc dans le fond; mais le cheval, encore court, est loin d’atteindre à l’élégance magistrale du modèle; la jambe droite de derrière est mal venue, Dürer y essaye des retouches à grands coups de plume et ces corrections sont visibles sur le recto du dessin ; la croupe reste trop courte ; la tète, quoique d’une grâce antique, est trop petite pour sa large encolure. Ces défauts, qui disparaîtront presque entièrement dans la gravure de 1 5 1 3 , sont déjà effacés en grande partie dans le dessin de Florence. Ce dernier état, fait au trait avec des divisions proportionnelles, comme tant d’études de Dürer sur le corps humain, porte un grand nombre d’annotations abrégées en lettres et chiffres, servant à établir les dimensions de l’animal. Les abréviations sont si succinctes qu’il est difficile de savoir en quelle langue elles sont écrites; elles ne sont pas de la main de notre artiste h

Quel a été le maître de Dürer pour ces études des proportions du cheval? M. Thausing croit que ce fut le savant mathématicien Luca Paciolo da Borgo San-Sepolcro, auteur du traité De divina proportione, auquel collabora le grand Léonard 1 2. Luca Paciolo était, ainsi que l’auteur de la Cène, un des protégés de Ludovic le More, dont on connaît le goût éclairé pour les arts. C’est alors, à

1. Le seul mot que nous ayons pu lire est disopra, au-dessus de l’oreille gauche du cheval. Nous avons déchiffré les lettre vol et lar (abréviations, peut-être, de volume ou volume et de largo). On trouve encore sur cette feuille quelques-uns des signes employés par Dürer dans son Traité des proportions du corps humain pour indiquer la ligne, le nombre, la portion et la minute. — Un cheval analogue se retrouve aux Offices ; il sert de monture à un Tartare qui se retourne d’un mouvement brusque ; une ligne verticale indique que Dürer se proposait d’appliquer à ce cheval son système de mesures.

2. Léonard a probablement exécuté les' dessins des solides du livre De divina proportione, aussi bien que des modèles en carton ou en bois de ces mêmes solides,

Milan, que Léonard contribua par ses dessins géométriques au traité de Paciolo, lequel ne parut qu’en i5c>9 à Venise. Après la chute définitive de Ludovic le More, en i5oo, la colonie d’artistes qu’il avait réunie autour de lui se dispersa, et Luca Paciolo mena une existence assez vagabonde. 11 est possible, selon la conjecture vraisemblable de M. Thausing, qu’il se soit trouvé à Bologne (où l’on

ÉTUDE POUR LE TRAITÉ DES PROPORTIONS DU CORPS HUMAIN. Cabinet des Estampes de Berlin.

conserve encore un manuscrit de lui, De viribus quantitatis) , à l’époque où Dürer vint y étudier ce qu’il appelait l’art de la perspective secrète. Le pape Jules II se trouvait dans cette ville et y tenait une cour nombreuse 1 ; sa présence dut y attirer de tous les

modèles que Paciolo donna à quelques hauts personnages avec son manuscrit. Paciolo, en parlant de Léonard et de ces modèles au commencement de son livre, les recommande comme propria manu sculpta, mots que plusieurs écrivains ont à tort interprétés ainsi : gravés sur bois par lui (Léonard). — Nous devons ce renseignement à l’obligeance de M. Govi, le savant commentateur du grand maître italien.

i. Sismondi ( Histoire des républiques italiennes , t. VIII, p. 365) remarque que les arts et le commerce, bannis du reste des États de l’Église, florissaient alors à Bologne.

points de l’Italie une foule d’artistes et de savants, auxquels pouvait s'être mêlé Luca Paciolo. M. Thausing remarque encore que Dürer, dans son Traité des mesures, s’est évidemment inspiré en beaucoup de points des théories de Paciolo, sans cependant le citer. Il en conclut que le maître de Nuremberg ne fit point ses emprunts au livre De divina proportione, dont il eût fait mention, mais à d’anciennes conversations avec le savant italien.

Quoi qu’il en soit, l’ensemble du raisonnement de M. Thausing est appuyé sur des présomptions assez sérieuses. Si l’on adopte cette hypothèse, Paciolo aurait servi, pour ainsi dire, de trait d’union entre Dürer et Léonard, et, outre la perspective secrète, aurait communiqué au premier les notions qu’il tenait du Vinci, si expert en cette matière, sur le dessin du cheval.

Qu’on nous permette de pousser les conjectures un peu plus loin et d’examiner si Dürer n’a pas pu avoir des relations directes avec Léonard, sans l’intermédiaire de Paciolo ou de tout autre. Notre argumentation se fondera sur l’étroite similitude de certains côtés de l’art chez ces deux maîtres. On sait que les fameux entrelacs de Léonard gravés sur cuivre et les bois de Dürer ne sont guère que deux éditions du même travail h Nous pouvons constater d’autres rapports non moins évidents. Dürer aimait à étudier la tète humaine sous tous ses aspects, même les plus difformes ; on trouve de ces dessins bizarres dans un assez grand nombre de collections. Nous signalons spécialement une curieuse suite de dix têtes d’hommes placées au bas d’une étude de draperie, à la plume, et graduées de

i. On a beaucoup discuté sur la priorité à propos de ces entrelacs; le regretté marquis d’Adda a traité cette question dans la Galette des Beaux-Arts, t. XVII, p. q3q, et conclut avec raison en faveur de Léonard. Ces entrelacs sont très fréquents dans l’art lombard primitif, qui les a sans doute empruntés à l’Orient, et plus tard dans les œuvres de Léonard ; ce qui est encore plus décisif, ce sont les nombreuses études et les projets d’entrelacs que l’on rencontre dans le Codice Atlantico de Léonard, conservé à l’Ambrosienne. Voy. aussi Passavant, le Peintre-Graveur, t. V, p. i83.

telle sorte que d’un faciès presque simiesque on arrive à une tête de César romain1 (cabinet des estampes de Berlin). Une autre série de quatre profils d’hommes, demi-nature, d’une plume étonnam-

Collection de M. Dumesnil.

ment nerveuse et ferme (collection de M. Dumesnil); et dans la collection Esterhazy du musée de Pesth, une rangée de cinq

1. Cat. Posonyi, n° 3 1 3 . On retrouve des études analogues dans le livre III du Traité des proportions du corps humain. Des cubes divisés par des lignes horizontales et verticales renferment des faces d’homme dont les traits varient selon la disposition de ces lignes. — Chez M. Cornill, à Francfort, deux petits bustes à la plume, dont 1 un grimaçant, dans le goût de ceux qu’on vient de citer.

bustes de femmes, conçus dans le même esprit d’études de physionomies comparées, et placées aussi, par une coïncidence curieuse, à côté et au-dessus d’une étude de draperie pour une figure assise1 2. Or ces études de tètes semi-humaines, semi-bestiales, sont très fréquentes chez Léonard et ses disciples. En torturant ainsi jusqu’à la monstruosité les lignes de la face humaine, ils cherchaient à trouver des expressions exagérées qui, corrigées et atténuées, pussent servir à la traduction d’émotions violentes. Autre rapport plus frappant : dans la seconde partie de l’in-folio conservé à la bibliothèque de Dresde*, qui contient des autographes et des dessins de Dürer, entre autres le manuscrit du premier livre du Traité des proportions du corps humain , on trouve sur une même feuille cinq études de cheval, à la plume, d’après Léonard: i° une croupe, la queue étant coupée pour qu’on puisse mieux étudier la conformation de l’animal; 2° la jambe gauche avec portion du poitrail ; 3° le raccourci sans tête et le bas

i. Sur la même feuille, à droite de ces têtes, une nerveuse étude de main gauche sortant d’une manche et s’appuyant sur un livre; au-dessous, un léger croquis de Vierge tenant sur ses genoux l’Enfant tout nu; à ses pieds, un séraphin jouant du luth et chantant; dans le coin de droite, en bas, un griffonnage de tête d’oiseau fantastique ; au milieu, vu de dos, un buste d’homme d’armes coiffé d’un feutre aux ailes rabattues sur les épaules et dont le baudrier laisse pendre un grand sabre recourbé, étude pour un des cavaliers du groupe dont nous avons parlé (p. 57), et qui de la collection His de la Salle a passé, avec tout le cabinet du généreux amateur, au musée du Louvre ; à gauche, une demi-figure d’homme barbu dont le visage est couvert par la visière d’un bonnet ; enfin un tortil de vignes avec feuilles. Ce dernier petit croquis, semblable aux enroulements de vigne du Livre d'heures de Maximilien, indiquerait approximativement la date ( 1 5 1 4) de ces divers dessins à la plume. — Au cabinet des Estampes de Berlin, un autre feuillet d’études : les jambes et la partie supérieure d’un torse, à la plume; un bas de draperie pour une figure assise; à gauche, un porc-épic dont le haut est coupé par le bord du papier; au verso, deux bâtiments d’un style italien, qui peuvent nous donner la date approximative du dessin, 1506-7.

2. Voy. Albrechl Diirers Hand^eichnungen in der kœniglichen Bibliothek Dresden mit einer Vorrede von D‘ A. von Eye, Soldan, Nürnberg. Dans ce même recueil se trouvent encore d’autres dessins, surtout anatomiques, qui ressemblent fort aux études de Léonard (voy. Pièces justificatives, n° IV).

Page 1