FEUILLET D’ÉTUDES
Collection Esterhazy, à Pesth.
des jambes vus de face ; 40 un petit cheval lancé ventre à terre ! , de profil; 5° la tète et l’encolure d’un cheval hennissant, de forme antique, naseaux au vent, crins hérissés, bouche très ouverte et montrant les dents. Mettons ces derniers dessins en regard de l’homme nu à cheval et de la tète de cheval (ancienne collection Galichon), et laissons au lecteur le soin de juger combien la copie de Dürer est une reproduction exacte de l’original. Dürer ici n’imite pas, il copie, tandis qu’ordinairement il se borne à interpréter avec plus ou moins de liberté les maîtres italiens, comme Mantegna, Baccio Baldini (?) et autres. La finesse, la verve et l’élégance spirituelle de la plume chez Dürer rappellent de très près les qualités correspondantes de Léonard, bien que celui-ci garde toujours un avantage évident pour la souplesse et l’harmonie du trait, et que, notamment dans ces études de chevaux, il mette une liberté de facture qui conserve à la plume toute son aisance, tout son coulant, tandis que Dürer a, pour ainsi dire, fait de sa plume un burin, en donnant à son trait quelque chose d’incisif, comme s’il se fût agi d’un calque très accusé.
Dans les draperies exécutées à Nuremberg au retour de Venise, dans celles surtout du Tableau d'autel de Heller, comme dans les études de mains et de fleurs et dans certains dessins du manuscrit du Traité des proportions du corps humain, nous trouvons une influence encore plus marquée de Léonard, une communauté de conception, une similitude de facture très manifestes. Tout en gardant leur caractère profondément germanique, ces études ont une saveur léonardesque qui dénote une préoccupation assez forte du maître milanais. Il ne s’agit plus ici d’emprunt ou de copie,
1. Ce même cheval se retrouve souvent dans le Codice Atlantico de l’Ambrosienne ; dans les Disegni di Leonardo da Vinci incisi e publicati da Carlo Giuseppe Gerli, Milano, 1784, 011 voit encore (planche XIV), sur des chevaux tout à fait idenques, des cavaliers combattant contre des hommes à pied.
mais d’une véritable assimilation, à un moment du moins, du style de Léonard par le génie de Dürer.
Dürer, pendant son séjour en Italie, n’a-t-il pas rencontré Léonard? Leurs relations n’ont-elles pas été beaucoup plus étroites, beaucoup plus dégagées d’intermédiaire qu’on ne l’a cru jusqu’ici?
Dans ce cas, où et quand le maître de Nuremberg et Léonard ont- ils pu se voir ?
Vers la lin de i5o6, Dürer quittait Venise pour une excursion à Bologne. En i5o6 aussi, et dans l’été, Léonard avait reçu de la Signoria de Florence l’autorisation d’abandonner, -pour un temps plus ou moins long, cette ville afin de se rendre à Milan1. Soderini2, en effet, se plaint qu’il ait laissé inachevée la grande peinture du Palazzo Vecchio. Or l’époque du voyage de Dürer à Bologne coïncide avec celle de l’absence de Léonard. A la fin de la lettre IX, dans laquelle il annonce à Pirkheimer son départ immédiat pour Bologne, Dürer s’exprime ainsi : « Fait à Venise, je ne sais dans quel mois de l’année, mais environ quinze jours après la Saint- Michel, l’an i5o6. » En d’autres termes, vers le milieu d’octobre. D’autre part, c’est en octobre 1 5o6 que Soderini signale l’absence de Léonard.
On devine notre conclusion ; Dürer se trouvant à Bologne vers le milieu d’octobre i5o6, Léonard ayant quitté Florence à la même époque, le pape Jules II tenant alors grande cour dans la première des deux villes, ne serait-il point possible que Léonard ait pris, pour se rendre à Milan, le chemin de Bologne, attiré qu’il était par la présence du pontife dans cette dernière ville, et se soit trouvé au nombre des peintres qui firent à Dürer un si chaleureux accueil et le saluèrent, comme dit Scheurl, dans l’élan d’un enthousiasme
1. Voy. Gaye, Carteggio inedito degli artisti, volume II, p. 5p et suiv.
2. Voy. Saggio delle opéré di Leonardo da Vinci tratti dal Codice Atlantico Milan, 1872, p. 3t.
généreux, souverain maître de la peinture, publice principatuni pictural in universcT orbe detulerunt1? Certes, ce n’est là qu’une conjecture, mais qui, appuyée sur les raisons qui précèdent, peut sembler plausible.
Peu de temps après son retour de Bologne, Dürer dut quitter Venise. 11 y avait trouvé un accueil qui paraît avoir été mêlé
ÉTUDES DE CHEVaUX D’APRES LÉONARD DE VINCI PAR A. DÜRER. Manuscrit de la Bibliothèque de Dresde
d hostilité et d’affectueuse bienveillance. Ses lettres à Pirkheimer témoignent de ces sentiments contraires. 11 se plaint amèrement de l’avidité des trafiquants d’origine germanique : « Tout est accaparé, dit-il, par les Allemands qui vont et viennent sur la Riva; ils veulent gagner sur tout quatre fois la valeur, car ce sont les
i. Commentarius de vita et obitu Dom. Antonii Kress, ed. Norimbergæ , 1 5 1 5 .
plus malhonnêtes gens d’ici; personne ne peut s’adresser à eux pour un service honnête; de bons camarades m’ont averti de me tenir sur mes gardes, car ils trompent bêtes et hommes. » Quant
ÉTUDES DE CHEVAUX PAR LÉONARD DE VINCI. Ancienne collection Émile Galichon.
aux Vénitiens eux-mêmes, il se loue des uns et montre fort peu d’estime pour les autres : « Que je voudrais, écrit-il à son fidèle ami, que vous fussiez à Venise! Il y a parmi les Italiens nombre d’agréables compagnons qui s’attachent à moi de plus en plus ; on
en a le cœur tout joyeux : ce sont des hommes intelligents, savants, bons joueurs de luth et de fifre, connaisseurs en peinture, gens de nobles sentiments et fort vertueux, et ils me témoignent beaucoup d’estime et d'amitié. En revanche, on trouve aussi des scélérats, fourbes, menteurs et voleurs, tels que je n’aurais pas cru qu’il y en eût sur cette terre, et, si on ne le savait, on les croirait les plus aimables gens qu’il y ait au monde. Moi, pour ma part, ils me font toujours rire quand je parle avec eux. Ils savent bien qu'on connaît leurs fourberies, mais ils ne s’en soucient guère. » Le portrait n’est pas flatté; c’est surtout aux peintres que Durer garde rancune : « Les gentilshommes me veulent tous du bien, mais point les peintres... J’ai beaucoup de bons amis parmi les Italiens qui me recommandent de ne pas manger et boire avec leurs peintres. Beaucoup de ceux-ci en effet me sont hostiles : ils copient1 mes œuvres dans les églises et partout où ils peuvent les trouver ; et cependant ils en disent du mal et prétendent qu’elles ne sont pas à la manière antique et pour cette raison ne valent rien. » Ils contestent même à Dürer le droit d’exercer son art sans payer une contribution : « Apprenez que les peintres sont trèsmalveillants à mon égard; ils m’ont cité trois fois devant les Seigneurs et je dois donner quatre florins à leur corporation. » Il y a pourtant d’heureuses exceptions à cette animosité de la part des peintres vénitiens; en tête des amis et des admirateurs de Dürer se place le grand Jean Bellin dont il parle avec une affectueuse reconnaissance : « Giovanni Bellini m’a grandement loué devant beau-
i. On lit à ce propos, dans une lettre irritée d’Ulrich de Hutten à Pirkheimer:«Ille nostro ævo pingendi artificio Appelles Albertus Dürer, quem illi (Itali scil.) crm nihil facile Germanum laudari apud se aut ex invidia qua gens ilia peculiariter laborat, aut recepta jam vulgo ibi opinione, ad omnia quæ ingenio indigent hebetes nos esse et inertes, patiantur, ita tamen admirantur, ut non solum ultro ei concédant, sed et quidam, ut opéra sua vendibiliora faciant, illius sub nomine proponant. » (Voy. Grimrn, Über Kiinstler und Kunstwerke, t. II, p. 225.)
coup de gentilshommes ; il désire vivement avoir quelque chose de moi; il est venu en personne chez moi et m’a prié de lui faire un travail qu’il veut payer très bien. Tout le monde me dit combien il est honnête et j’ai tout de suite été porté vers lui. 11 est très vieux, mais il est encore le meilleur pour la peinture. »
Peu à peu les sentiments de malveillance font place à une sincère admiration et, dans les derniers temps de son séjour à Venise, notre maître se félicite hautement des sympathies générales : « Je voudrais pour votre bien que vous fussiez ici; je suis sûr que le temps vous paraîtrait court, tant il y a dans ce pays de gens agréables, vraiment artistes. J’ai autour de moi une telle foule d’Italiens que parfois je suis obligé de me cacher. »
Dürer se détermine même, malgré les appels réitérés de Pirkheimer, à prolonger son séjour : « Sachez que je resterai ici quatre semaines encore, car j’ai à faire le portrait de quelques personnes auxquelles je l'ai promis. Mais afin de pouvoir rentrer le plus tôt possible, j’ai, depuis que mon tableau est achevé, refusé du travail pour plus de 2,000 ducats. Tout le monde le sait ici. » Et ce 11’est point sans de vifs regrets qu’il se voit forcé de quitter Venise : « Hélas! que j’aurai froid après tant de soleil; ici je suis un seigneur, chez moi un pauvre hère ! »
Il y avait en effet une grande différence de la brillante et seigneuriale Venise, toujours en fête, à la froide et bourgeoise cité de Nuremberg. Durer eût pu fixer sa résidence dans cette ville qui avait promptement apprécié son génie; la Seigneurie de Venise lui offrait 200 ducats d’appointements annuels et le payement à part de tous les travaux qu’il pourrait exécuter pour la ville; il refusa ces offres séduisantes.
Dix-neuf ans après, dans une supplique adressée au conseil de sa ville natale, il rappelle ce sacrifice : « Item, c’est ainsi que la Seigneurie de Venise a voulu, il y a dix-neuf ans, m’employer et
me donner deux cents ducats d’appointements J’ai refusé tout
cela par un effet de cet amour fort particulier que j’ai pour vos seigneuries, pour cette digne ville qui est ma patrie, et j’ai mieux aimé vivre auprès de vous dans une condition modeste que grand et riche ailleurs1. »
i. Voici le texte allemand de ce passage : « Item so haben mich dy herschaft z\v Venedig vor 19 jarn bestellen aile jar 200 ducaten provisione geben wollen... » (Campe, Reliquien, 61.) La supplique étant de U24, la proposition de la Seigneurie de Venise aurait été faite dans l’année i5o5. Faut-il croire que l’offre eut lieu pendant que Durer était encore à Nuremberg, ou seulement après son arrivée à Venise, dans les derniers mois de i5o5? C’est un point intéressant, sur lequel malheureusement le texte ci-dessus ne donne aucune indication précise.