‹ Albert Dürer et ses dessinsChapitre 8 sur 163 · Nous reviendrons plus loin, p. 20 et 3o, sur ces copies · texte numérisé non relu

Nous reviendrons plus loin, p. 20 et 3o, sur ces copies

ALBERT DÎJ R ER.

que ceux-ci, à la plume, sont très vivement enlevés; bien plus, les paysages des dernières années ne sont que sommairement indiqués1. Cette démarcation nous paraît trop absolue. Les paysages à l’aquarelle de Dürer ne sont pas tous de sa première période ; on en trouve à toutes les époques de sa carrière qui sont aussi soignés que possible, comme d’ailleurs toutes les gouaches de notre maître. A l’appui de cette assertion, nous ne mentionnerons qu’une belle aquarelle du British Muséum, signée du monogramme et datée 1 5o6 ; c’est une vue de rocs escarpés dont le sommet est tapissé de brins d’arbustes, d’herbes et de mousse fraîche ; les fissures du rocher et les rugosités de la pierre, les détails de la végétation sont traités avec une rare précision ; on ne pourrait dans tout l’œuvre de Dürer trouver rien de plus fini. Or ce dessin offre une similitude frappante avec les vues de Trente dont il a été question et qui sont conservées, l’une dans la belle collection de M. Malcolm, de Londres, l’autre, au musée de Brème. La facture est la même et, ce qui est plus décisif, le ton des couleurs brun et gris vert est tout à fait semblable dans les trois dessins; évidemment ces études ont été vues dans le même temps. On peut en dire autant d'une autre aquarelle, le Welsch Per g (montagne italienne), dans la collection Bodléienne d’Oxford.

M. Thausing pense que les vues d’Inspruck, de Trente, les rochers à la plume, etc., sont tous d’une seule et même époque. Nous partageons cette opinion ; mais, pour nous, surtout après la confrontation avec l’aquarelle du British Muséum, cette date commune est celle de i5o5-i5o6, et non celle de 1494. On s'explique aisément que plusieurs vues du Tyrol datent de t5o5,

1. Toutefois M. Thausing se contredit lui-même, puisqu’il place dans cette série une vue du Tyrol, l'Enlèvement d'Europe et autres croquis sur la même feuille, dessinés à la plume très librement, ce qui, d’après sa propre thèse, devrait assigner à ces morceaux une date très postérieure à 1494.

puisque, cette année même, Durer traversait cette montagneuse contrée pour se rendre à Venise. Mais où, en i5o6, a-t-il rencontré ce site pittoresque que reproduit l’aquarelle du British Muséum? On a coutume d’admettre que Dürer a passé à Venise toute l’année i5o6 jusqu’au mois de novembre, époque de son départ pour Bologne, et ce n’est pas pendant cette excursion de huit à dix jours1 qu’il a pu trouver le temps de faire en route une aquarelle des plus soignées; d’ailleurs, la végétation du dessin indique une saison beaucoup moins avancée que la fin de l’automne. A notre avis, Dürer a dû quitter momentanément Venise vers le milieu de i5o6, pour aller étudier les sites montagneux des contrées limitrophes et en rapporter ces études de paysage qui l’ont toujours tant intéréssé , comme en témoigne un traité qu’il avait écrit, au dire de Pirkheimer, sur cette branche de l’art.

Consultons, pour justifier cette hypothèse, sa correspondance avec Pirkheimer. Cette série de dix lettres2 se divise en deux périodes bien distinctes : la première s’étend du 6 janvier au 29 avril, la seconde du 28 août à la mi-octobre i5o6. Il y a donc une lacune de quatre mois : c’est dans cet intervalle qu’on peut placer l’excursion de Dürer et quelques-uns au moins de ces paysages dont l’un porte la date i5o6. Il venait d’achever à Venise son tableau de la Fête du Rosaire, exposé à l’admiration publique dans l’église des Allemands ; il a dû consacrer une partie de ses loisirs au voyage dont nous parlons; il poussa même assez loin, s’il faut en croire le passage suivant des archives des comtes d’Attems, relatives au xvie siècle : « Albrecht Dürer, lors de son voyage d’Italie, est tombé malade à Stein, près Laybach, où il a trouvé

1. Voy. la lettre adressée par Dürer à Pirkheimer en octobre i5o6.

2. La dixième de ces lettres, la sixième par ordre de date, du 25 avril i5o6,a été publiée pour la première fois par M. Thausing, p. 284; elle a été découverte par M. William Mitchell dans les archives de la Société royale de Londres.

chez un peintre de l’endroit un accueil aimable; il lui a fait comme souvenir de reconnaissance une peinture sur sa maison1. » Il est clair que ce n’est point en allant de Nuremberg à Venise que Dürer a pu s’arrêter près de Laybach; il suffit de regarder la carte pour constater que le chef-lieu de l’Illyrie ne se trouve pas sur le chemin qui mène de Bavière en Vénétie. La conclusion forcée est que Dürer, après un long séjour à Venise, fit, vers le milieu de i5o6, une tournée dans les pays montagneux qui bordent le fond de l’Adriatique. C’est après être revenu à Venise qu’il se rendit, vers le commencement de novembre, à Bologne où il fut reçu par les peintres de la ville avec l’enthousiasme dont nous parle Scheurl dans ses Commentarii de vita et obitu Dom. Antonii Kress, i5i5. Ainsi s’expliquent les quelques mots du même Scheurl dans son Lib. de laud. Germaniœ (Leip. i5o8), qui quum nuper in Italiam rediisset. Ce passage s’applique évidemment au retour du voyage dans le nord de l’Adriatique. Scheurl se serait-il contenté de cette vague indication pour rappeler un fait aussi important qu’un premier séjour de Dürer à Venise ? Plus tard, dans sa notice sur Kress, il parle en détail du voyage de 1490 à 149g ; il insiste sur la tournée en Allemagne, tandem peragrata Germania, et sur l’accueil que firent au maître les frères de Martin Schongauer2. De Venise, pas un mot.

î. Anqeiger fur Kunde der deutschen Vorqeit, 1864, p. 78 b. Il existe d’ailleurs chez M. de Beckerath, à Berlin, un fort joli dessin à la plume de Durer, offrant une grande décoration murale pour une façade de maison; l’architecture tout italienne, où se mêlent des satyres et des femmes nues, ainsi que la facture, indiqueraient peutêtre que ce dessin a été exécuté pendant le séjour du maître à Venise.

2. Qui tamen sub id tempus excesserit, unde ipse in Gymnasio, utriusque nostrum vicini et municipis Michaelis Wolgemuts triennio profecerit , tandem peragrata Germania, quum anno nonagesimo secundo Colmariam venisset, a Caspare et Paulo aurifabris et Ludovico pictore, item etiam B asile œ a Georgio aurifabro, Martini fratribus, susceptus sit benigne atque humane tractatus. Ceterum Martini discipulum minime fuisse, imo ne vidisse quidem, attamen videre desiderasse vehementer ( Pir kheimeri opéra , éd. Goldast, p. 352).

Et comment Durer, dans ses dix lettres àPirkheimer, écrites de Venise, garderait-il un silence absolu sur un ancien séjour dans cette ville ? 11 y a bien le passage si torturé par tous les commentateurs : « La chose qui me plaisait il y a onze ans ne me plaît plus du tout à présent, etc. » Nous nous sommes expliqué sur ces lignes dans nos Notes biographiques sur Jacopo de Barbarj 1 ; nous croyons avoir établi que ce passage n’a rien à faire avec Venise et l’art mantegnesque, et qu’il ne se rapporte qu’à Jacopo. Quoi qu’on en dise, l’admiration de Dürer pour Mantegna et son école, aussi durable que sincère, est attestée par des preuves de tout genre à des époques très différentes. En 1494, Dürer copie, d’après le grand maître mantouan, la Bacchanale et les Tritons ; quatorze ans plus tard, il est encore si épris de son génie qu’il lui emprunte dans son Grand Crucifiement du Christ (B. 24) la dramatique figure de saint Jean assistant à la Mise au tombeau (B. 3). Enfin Camerarius nous dit que Dürer se proposait d’aller rendre visite à Mantegna au moment même où celui-ci mourut (septembre i5o6), et qu’il éprouva un grand chagrin de n’avoir pas fait sa connaissance personnelle2. Dürer persista donc jusqu’à la fin dans son culte pour Mantegna, qui ne saurait être le maître désigné dans la lettre à Pirkheimer. Ajoutons qu’il écrit : « Ce qui me plaisait il y a onze ans... » Or cette lettre étant de février i5o6, et, d’autre part, Dürer étant rentré à Nuremberg au commencement de 1494, il aurait dû parler non de onze, mais de douze ans.

Revenons aux dessins d’après Mantegna, les Tritons et la Bacchanale. M. Thausing incline à croire qu’ils ont dû être exécutés dans le voisinage même du peintre mantouan. Était-il nécessaire que Dürer allât à Venise pour y faire ces copies ? 11 y avait alors des rapports très réguliers entre l’Allemagne et l’Italie; les pa-

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