Préface du Traité des proportions du corps humain, i
Iriciens de Nuremberg, Scheurl, Tucher, Pirkheimer entre autres, fréquentaient les universités de Padoue, de Bologne, de Pavie, et rapportaient dans leur patrie le goût des arts et des lettres classiques ; par conséquent, les gravures de Mantegna ne pouvaient être inconnues à Nuremberg. Du reste, Dürer a souvent imité les Italiens sans sortir de sa ville natale : le British Muséum possède neuf dessins à la plume, copiés d’après les Cartes de tarots 1 (Bartsch, t. XIII, nos 23, 24, 27, 33, 40, 45, 49, 63 et 66 : Talia, Pliilosopliia, Jupiter, Primo Mobile, Retorico, Chevalier , Cronico, Doxe, Papa). Tous ces dessins sont sur un papier marqué dans le filigrane de la grande couronne, c’est-à-dire sur le papier nurembergeois dont se servait Dürer dans sa première période2; ils ont été évidemment exécutés à Nuremberg, aussi bien que les Tritons et la Bacchanale d’après Mantegna3.
Mais, demande-t-011, pourquoi les vues de Trente, d’Inspruck, etc., ne sont-elles ni signées ni datées? N’est-ce pas là une preuve qu’elles sont antérieures à i5o3, puisque, selon M. Thau-
1. Dans cette imitation, comme dans beaucoup d’autres, Dürer se montre très indépendant; original même quand il copie, il s’écarte volontairement de son modèle, partout où une reproduction trop exacte gênerait les tendances de son goût moderne. Ici, au style un peu naïf, au charme exquis de l’œuvre italienne, il substitue un dessin vigoureux, hardiment libre; les expressions des ligures, de délicates et de gracieuses, deviennent énergiques ou rudes. Durer grandit de plusieurs centimètres les figures originales; il modifie certains accessoires, il change les plis aux ondulations monotones en une draperie plus ample et plus savante, il accentue les traits et germanise son modèle. Les quatre premiers dessins — dont deux, Philosophia et Primo Mobile , lavés d’un ton vert — sont de Dürer; les autres, d’un de ses disciples ; ceux-là sont d’une facture très fine et enlevés avec une rare légèreté de main; ceuxci sont un peu lourds et empesés. On sait que les gravures originales sont attribuées à Baccio Baldini, qui les aurait exécutées, hasarde-t-on, d’après des dessins de Sandro Botticelli et autres maîtres contemporains. Au Louvre, quatre dessins de la même série.
2. Hausmann, Albrecht Dïirers Kupfersiiche, Radirungen und Zeichnungen unter besonderer Berïicksichtigung der da^u verwandten Wasserçeichen.
3. Ces deux dessins ont été doublés d’une feuille très forte qui rend impossible tout examen du papier dont s’est serti Dürer.
sing, Durer, à partir de cette année, ne laisse guère sortir de son atelier aucun dessin de quelque valeur sans y apposer sa marque bien connue. Ici encore l’affirmation du savant écrivain nous paraît un peu hasardée; même avant i5o3, Durer date et signe non du monogramme, mais des lettres A. D. séparées, un grand nombre de ses dessins (et ce ne sont pas toujours des meilleurs); nous ne voulons citer que les suivants :1a Madone entre les anges musiciens (A. D., iq85), les Trois Lansquenets (A. D., 1489), le Jésus au globe d’or{ A. D., 1493), la Bacchanale et les Tritons (A. D., 1494), Y Enlèvement (A. D., 1496), le Séraphin jouant du luth (A. D., 1497). D’autre part, bon nombre de dessins connus pour être postérieurs à i5o3 manquent également de date et eie signature : ainsi plusieurs études pour le Tableau d'autel de Hcller (i5o8), l’étude pour le portrait gravé d’Albert, cardinal-archevêque de Mayence (vers 1 523) ; le Jeune seigneur costumé de l’Albertine ( 1 5 1 5) ; un dessin pour le portrait de Michel Wolgemut; les études pour le Chevalier , le Diable et la Mort (i5o6), et tant d’autres.
Disons enfin qu’en 1494, l’année même du prétendu voyage à Venise, Dürer était à Strasbourg, à la veille de son retour à Nuremberg, qui eut lieu le 18 mai de la même année. Nous en trouvons la preuve dans l’inventaire Imhof de 1573-1574, qui mentionne deux portraits de Dürer faits à Strasbourg : « N° 26, Un vieil homme , dans un petit cadre, a été son maître (patron) à Strasbourg, sur parchemin, fl. 4; 27, Une femme, aussi dans un petit cadre, en couleur à l’huile, allant avec le précédent, peint... à Strasbourg, 1494, fl. 3. » Cette date de 1494 rend absolument inadmissible toute hypothèse d’un voyage en Italie à cette époque. Dürer, rentré à Nuremberg dans la seconde quinzaine de mai, n’aurait pu habiter à la fois Venise et Strasbourg dans les premiers mois de 1494. Il est vrai que les nos 26 et 27 d’un second inventaire (i58o) sont ainsi conçus : « Item, Un vieil homme , dans
un petit cadre, en couleur à l’huile; l’a fait un vieux maître de Strasbourg. Item, Une femme, dans un petit cadre, en couleur à l’huile, pour fl. 4. » On voit que dans le second inventaire le portrait d’homme, au lieu d’ètre attribué à Dürer, est donné à un vieux maître de Strasbourg, et que le portrait de femme, sans désignation d’auteur, ne porte aucune date. M. Thausing, mettant à profit la différence des deux textes, en conclut que la date de 1494 doit être rejetée et penche pour les années 1490 ou 1491. Pour lui, certains détails des deux inventaires sont également suspects. Cet arrêt sommaire de condamnation contre les deux documents est susceptible d’appel. Le premier inventaire est rédigé par le fondateur même de la collection, Wilibald Imhof l’ancien; on y trouve sous chaque numéro tantôt des dates, tantôt des notes d’une remarquable précision ; le second, dressé par les héritiers de Wilibald, ne mentionne ni date ni détails propres à indiquer l’origine des pièces cataloguées ; il porte des traces évidentes de négligence et semble avoir été fait par des copistes infidèles qui ont lu trop légèrement le premier inventaire1. Nous maintenons, en nous appuyant sur la confrontation des deux documents, la date de 1494, trop facilement sacrifiée pour les besoins d’une thèse ingénieuse.
L’hypothèse d’un voyage d’Italie en 1494 nous paraît donc devoir être absolument écartée. Aussi renvoyons-nous à la date du voyage authentique de i5o5-i5o6 l’examen des vues du Tyrol et d’Italie et des autres dessins gratuitement assignés à l’année 1494. Contentons-nous de mentionner ici deux dessins d’une conception et d’une facture bien différentes de celles des paysages de dates postérieures : deux vues d’une grande place dont les fonds sont bordés de maisons avec arcades, surmontées de pignons.
1. Voy. dans l’appendice du Leben und Wirken Albrecht D'ùrers, de M. von Eye Uebersichts-Tafel (Tableau synoptique).
Une exécution plus lâchée et une perspective défectueuse nous décident à ranger ces deux études (Albertine) dans la première période des dessins de Durer, dans celle de la tournée de noviciat.