CROQUIS INSPIRÉ DE L’ÉLOGE DE LA FOLIE
Collection Esterhazy, h Pesth.
sées; 3° un satyre assis à terre, jouant de la flûte de Pan; 40 un fou coiffé du bonnet à grelots et vêtu d’une robe aux longues manches pendantes et ornées de glands, poussant dans une brouette un homme ventru, tête nue, enveloppé dans une houppelande, qui porte à sa bouche, comme pour le dévorer, un hochet en forme de petite folie; 5° un chasseur tout équipé sonnant du cor et tenant en laisse deux épagneuls précédés de deux lévriers à la poursuite d’un cerf1. Or trois de ces dessins (i°, 3° et 5") sont tout à fait analogues à trois des croquis dessinés par Holbein sur les marges du livre d’Érasme et servant comme ceux-ci de commentaire au texte.
1 . Ce chasseur avec ses chiens se trouve au milieu d’une multitude d’autres figures dans la fontaine, formant surtout de table, conservée à l’Albertine (voy.p. 204).
ALBERT D Ü R E P
Les hommes les plus heureux, dit Érasme, sont ceux qui rompent tout commerce avec la science pour se laisser guider par la nature. Dürer nous montre, à ce propos, un fou en buste soufflant d’un air morose dans un chalumeau; Holbein nous présente un fou gai, habillé du même costume, vu également en buste, levant gaillardement le bras gauche, pressant de l’autre contre sa poitrine une bouteille qu’il vient de vider, si l’on en juge par sa joyeuse attitude. Même analogie entre le satyre de Dürer et celui d’Holbein;
CROQUIS INSPIRÉ DE L’ÉLOGE DE LA FOLIE. Collection Esterhazy, à Pesth.
l’un est assis, étendant ses jambes aux pieds de boucs, et dirigeant attentivement son regard vers la gauche; l’autre, plus velu, debout et s’appuyant, une jambe levée, sur un bâton tordu. Tous deux jouent de la flûte de Pan ; ils répondent à ce passage d’Érasme : Polyphénie bat la terre lourdement et les nymphes dansent la gymnopédie . Les satyres à moitié boucs jouent des atellanes. Quant à la chasse de Dürer, elle est conçue tout à fait dans la même disposition que celle d’Holbein, mais non sans quelques différences de détail : au lieu d’un personnage unique habillé en chasseur, Holbein fait courir après les chiens deux fous dans le costume traditionnel, le dernier sonnant du cor, et sa chasse se
déroule dans un paysage sommairement indiqué avec fonds de montagnes, et à gauche un enclos d’arbres, dont un est ébranché, et qu’on ne trouve point chez Durer. Les deux dessins commentent ce passage : II faut ranger dans cette catégorie (celle des fous) ceux qui mettent la chasse au-dessus de tout et qui ne connaissent pas de plus grande jouissance d’esprit que d’entendre l’horrible son du cor et les aboiements des chiens. Le numéro 4, l’homme ventru poussé dans une brouette dont l’analogue ne se trouve pas au nombre des croquis d’Holbein, semble s’appliquer à cette sceptique boutade du livre : C’est à l’aide de ces niaiseries que l’on mène cette énorme et puissante bète qui s’appelle le peuple. L’homme étalant son embonpoint serait le peuple , le hochet qu’il mord si avidement figurerait ces niaiseries dont parle l’auteur. Reste l’aigle éployé (n5 2) dont on ne peut guère expliquer la présence sur notre feuille, à moins qu'on n’y voie quelque allusion indirecte à ces rois et princes qu’Erasme fustige assez légèrement1 dans son spirituel pamphlet.
On ne peut mettre en doute l'inspiration commune qui dicta ces dessins. Ceux d’Holbein sont, on le sait, de l'année 1 5 1 5 ; c'est en cette même année que M. Thausing a jugé devoir placer les croquis similaires de Dürer2, et nous-même, tenant compte de la facture, nous n’avons pas hésité à nous ranger à cette opinion. Les croquis des deux maîtres sont donc absolument contemporains, se rapportent au même livre et ont dû être exécutés dans la même ville. Érasme a été le trait d'union entre Holbein et Dürer qui professa pour le grand écrivain une estime portée jusqu'à la vénération, comme en témoignent un curieux passage du Jour-
1. Nous renvoyons, pour les passages d’Erasme et les dessins d’Holbein, à la très jolie édition Jouaust (1876), p. y3, 92, 108, 120, 1 85 .
2. M. Thausing (p. 389), qui n’a pas relevé l’analogie de ces dessins avec ceux d’Holbein, les regarde à tort comme des études pour l'illustration du Livre d'heures de Maximilien.
nal de voyage aux Pays-Bas *, et les deux portraits qu’il fit d’après lui. Constatons la supériorité de la plume, si légère, si fine et si spirituelle de Durer, sur celle de Holbein, plus pesante et plus grosse, malgré toute la verve des compositions. Toutefois l’influence du maître nurembergeois sur Holbein ne fut que passagère; on ne l’entrevoit que dans Y Apocalypse (Passavant, n° 149), dans le Christ portant la croix -, et dans les Neuf petits génies et enfants (Passavant, n° io3), bois qui est précisément de notre année 1 5 1 5 .
CROQUIS INSPIRÉ DE L’ÉLOGE DE LA FOLIE. Collection Esterhazy, à Pesth.
Dürer visita-t-il quelque autre ville de la Suisse? 11 nous paraît probable qu'il s’arrêta à Zurich. En effet, dans une lettre de 1 523, adressée à maître Félix Frey, de Zurich, à propos d’une ronde de singes que celui-ci lui demandait3, il le charge de ses compliments pour Zwingle, le réformateur, pour Hans Urich,