CHAPITRE DEUXIÈME
des yeux. Mais quels dons naturels seront à la disposition de l'artiste, quand l'artiste naîtra! Car ce qui fera l'artiste, c'est une certaine personnalité, une certaine âme à se former encore. D'abord une acuité réaliste de vision, qui fait que ce dessin d'enfant est beaucoup plus vrai, au sens où nous l'entendons depuis la Renaissance, beaucoup plus exempt de déformations, que les ouvrages des hommes faits, ses contemporains. Il s'agit d'un de ces intransigeants qui n'accepteront pas la vision admise par leur siècle, et qui la renouvelleront après avoir tout revérifié eux-mêmes sur nature. Pour rendre ce qu'il voit, l'enfant dispose d'une habileté manuelle prodigieuse, qui est un don des dieux. La pointe d'argent est maniée avec une finesse, une légèreté, une sûreté qui ne sont rien par ellesmêmes, mais qui rendront l'homme capable des prouesses les plus fabuleuses, comme de commencer sa planche de cuivre par un coin et de l'exécuter d'un seul coup, contour et modelé, sans repentir ni reprise, sans tirage d'épreuves intermédiaires. Déjà le rendu stylisé des cheveux, qui plus tard émerveillait Bellin, est presque celui de l'artiste adulte. Et déjà, dans la partie droite de la joue, qui s'enlève sur l'ombre des cheveux, on découvre la délicatesse d'un modelé qui révèle un sens plastique peu commun.
Il existe d'autres dessins faits avant d'entrer à l'atelier du Wolgemut. Sur l'un d'eux un admirateur du maître a mis un mot qui l'identifie1, un autre porte la date de 1485 2. JMais leur intérêt est moindre parce qu'ils ne témoignent point du même effort personnel.
Donc l'orfèvre, en i486, se décida à accéder au désir de son fils et à le mettre en apprentissage chez Wolgemut, où il servit trois ans. « Dieu me donna, dit-il, le zèle de bien apprendre. JMais /eus beaucoup à souffrir de ses apprentis (Knechte) ». Indéfiniment l'on a épilogue sur ces pauvres phrases. Evidemment ce que Durer a pu
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apprendre ou ne pas apprendre de Wolgemut dépend de la personnalité de celui-ci. Thausing, pour enraciner Durer à Nuremberg, en a fait un grand artiste et même un pionnier de la Renaissance, lui attribuant toute l'œuvre d'un copiste de Durer, Wenceslas d'Olmutz, et démontrant, avec infiniment d'ingéniosité, que les planches de celui-ci sont des originaux que Durer a simplement copiés. Voici longtemps que l'érudition a fait justice de cette entreprise paradoxale. En revanche Thode avait voué à Wolgemut une haine à mort. S'il est assez troublant de le voir transformer en grand Renaissant, il l'est peut-être autant, qu'on lui dénie systématiquement toute part aune œuvre comme l'autel PeringsdœrfFer, qui est la seule que cite de lui le chroniqueur Neudœrffer. Or Neudœrifer écrivait sa chronique une cinquantaine d'années après l'apparition de l'autel PeringsdœrfFer; il avait pu connaître Wolgemut lui-même, qui vécut fort âgé : il devait en somme savoir ces choses à peu près aussi bien que nous. Il est non moins troublant que Thode, étudiant les illustrations de la Cronica AfundL et du Schatzbehaetier, deux des plus importants ouvrages sortis des presses de Koburger, et dont l'un porte une inscription, qui en fait authentiquement l'œuvre de Wolgemut et de son gendre W^ilhelm PleydenwurfF, refuse systématiquement au premier tout ce qui possède un mérite quelconque pour l'attribuer au second, dont on ne sait d'ailleurs rien. Il est probable que Wolgemut ne mérite ni l'excès d'honneur dont le revêt Thausing, ni l'excès d'indignité dont l'accable Thode. Rien, dans le texte de Durer, n'implique du mépris pour son maître. Bien plus, il resta toujours en excellents termes avec lui. Lorsqu'il alla en Italie en i5o6, il mit à son atelier son frère Hans, dont il était, pour ainsi dire, le tuteur : il estimait donc qu'on pouvait apprendre chez Wolgemut. Beaucoup plus tard encore, il faisait le portrait de son vieux maître. Il semble bien que Wolgemut ait été une personnalité importante, un coloriste assez triste et désagréable, un