CHAPITRE DEUXIEME 2i
des airs de tête mystiques et pâmés. Le dessin merveilleusement subtil conserve sa coquetterie, même dans le grave. Tout cela est vrai, mais Durer, qui avait la plus grande admiration pour Schœngauer, ainsi qu'en témoignent plusieurs inscriptions qu'il avait mises sur des dessins qui lui appartenaient, Durer a eu, et très fortement, ces tendances. S'il les a combattues, dès l'origine, au point qu'elles apparaissent exceptionnellement chez lui à l'état pur, mais presque toujours en lutte avec une volonté de réalisme plastique et de vigueur grave, il n'était pas moins en état d'en goûter le charme dangereux. Mais, en même temps, il pouvait trouver chez le Beau Martin — car aucun artiste n'est simple — l'amorce de quelque chose de plus grand, de plus mûr et qui pouvait lui aller au cœur. Quand une émotion forte traverse le maniérisme de Schœngauer, il lui arrive de découvrir le geste pathétique, ou plutôt le geste humain — car le mot pathétique semble impliquer quelque excès — qui, d'une manière définitive, exprime la tragédie d'un moment. Son Christ abattu sous le poids de la Croix, Albert Durer le répétera toute sa vie, avec des variantes, car ni lui, ni personne ne pourra jamais trouver mieux. Et, au point de vue technique, Colmar était le seul endroit où l'on pût apprendre tout ce qui peut se tirer d'une plaque de cuivre et d'un burin. Schœngauer avait su exprimer, par des hachures droites et croisées, les plus délicates gradations de la lumière. Cette habileté accomplie devait impressionner un élève aussi doué à cet égard que Durer, et cela d'autant plus qu'il était à un âge où les prouesses techniques sont encore prises pour des prouesses de l'art.
Après quoi, ayant ainsi séjourné auprès des trois frères de Schœngauer, Durer se rendit à Bâle où il rencontra le quatrième, qui était orfèvre. Et il rentra à Nuremberg, tout juste pour se marier. Son père avait arrangé les choses avec le père de la fiancée, Agnès Frey. C'était un assez beau mariage, bien que le père fût un
peu fou. Il avait du bien, et appartenait à une famille de bonne bourgeoisie, quoiqu'elle n'eût point le privilège de siéger au Conseil. Mais il n'y avait rien de mieux que la famille de sa femme. Quant à Agnès, outre ses beaux yeux, elle avait une dot convenable. Pauvre Agnès! Le coléreux Pirkheimer lui a fait une effroyable réputation de Xantippe. Il est vrai que, quatre siècles plus tard, elle a trouvé un chevalier servant dans la personne de Thausing, qui l'a décorée de toutes les qualités.
D'après les dessins de son mari ce devait être une belle fille, assez forte, un peu vulgaire. Ses traits étaient réguliers mais inexpressifs. Quand il a parlé de son exécrable caractère, il est prudent de croire que Pirkheimer a exagéré, mais il n y a vraiment aucune raison d'admettre qu'il ait en tous points menti. Elle devait exercer ses devoirs de maîtresse de maison avec ponctualité, mais avec tyrannie. Cependant, jusqu'à ce que son mari, malade, soit tombé sous cette tyrannie, il est probable qu'elle ne l'a pas gêné beaucoup. Il était brillant, bienvenu auprès des princes et des écrivains. Agnès dut rester souvent à la maison.
Est-ce qu'il commença à l'habituer à ce rôle, en prenant, moins d'un an après son mariage, la route de l'Italie? Ce premier voyage est aujourd'hui à peu près universellement admis. Il faut avouer que le faisceau des preuves qui a été réuni est bien près d'être convaincant : il y a des documents écrits, une phrase de Scheurl, un mot de Durer lui-même dans les lettres adressées à Pirkheimer pendant son second voyage; des documents graphiques aussi : une étude de Vénitienne datée de 149 5, des aquarelles de paysages qui sont justement sur la route que Durer a dû suivre et dont certains motifs se retrouvent dans des cuivres antérieurs à i5o6, date du second voyage. La démonstration me paraît donc presque faite. Mais j avoue que, de tous les arguments qu'on a apportés, l'argument artistique me semble le moins fort. Il est vrai que la plus