‹ Albert DurerChapitre 20 sur 99 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

prononçant rarement le mot d'Italie. C'est que, si l'influence des Italiens y est grande, beaucoup plus grande qu'on ne le croit, elle s'exprime d'une manière diffuse, par le choix des méthodes artistiques plutôt que par l'imitation de l'esprit et des thèmes. L' Apocalypse et la Grande Passion nous donnent un Durer très caractérisé. Il a compris, certes, au contact des Italiens, la vertu d'une grandeur, qui lui permet de sortir de l'ornière où se traîne l'art allemand. JVlais son âme ne s'est guère laissé entamer. L'antique, le nu, ces deux colonnes qui soutiennent l'édifice de la Renaissance, paraissent ne point l'intéresser, et il est resté, d'autre part, l'adepte d'une espèce de dessin bizarre et orné, graphique et décoratif, comparable à l'ornementation surabondante et étrange de la fin du Moyen Age, un dessin qui reste aux antipodes de l'élégante simplicité où s'efforce l'Italie.

Or, exactement à la même époque que X Apocalypse, Durer compose ses quatre premiers grands cuivres de nu, expressément inspirés de l'antique : Les Quatre Sorcières, le Rêve du Docteur, le Aîonstre marin et le Grand Hercule. C'est cette simultanéité qui vaut d'être relevée, et qui fait qu'on n'a pas le droit, après tout, de séparer entièrement ces ouvrages de X Apocalypse, si l'on veut comprendre Durer, ou, au choix, comprendre qu'on ne le comprend pas.

Ces nus ont un passé, cependant, dans l'œuvre de l'artiste, mais ce qu'il faut remarquer, tout de suite, c'est que cette histoire est écrite presque exclusivement dans des cuivres et dans des dessins. Et ceci fournit déjà une explication — insuffisante à vrai dire, parce qu'elle est matérielle — mais de première importance tout de même. Durer distingue sévèrement entre le cuivre et le bois, non point seulement au point de vue de leur traitement technique (il serait un bien piètre artiste s'il ne le faisait pas), mais au point de vue de leur destination. Il a élevé le bois à une dignité artistique

jusqu'alors ignorée. Néanmoins, très longtemps, toujours peutêtre, le bois a conservé pour lui la trace de ses humbles origines. C'est le moyen d'expression populaire, consacré au travail commercial et rapide. Jusqu'à la fin de sa vie, à côté de ses grands bois, on l'en verra dessiner à la hâte quelques autres, planches manifestement négligées, vraies images destinées à se vendre en foire. Au contraire, le cuivre, c'est la matière de choix que l'on travaille soi-même jusqu'au bout, qui admet les finesses de l'orfèvrerie. Les tirages qu'on en fait n'iront pas au menu peuple, ils sont destinés aux connaisseurs, au cercle des amis humanistes, aux artistes qu'on veut flatter ou honorer. Or à la fin du XVe siècle, en Allemagne, on ne pouvait atteindre avec le nu qu'un public restreint d'amateurs, à moins qu'on ne se contentât d'en faire l'objet d'une instruction personnelle. Rien d'étonnant dès lors au choix de Durer.

La série commence par une planche de sujet religieux, une petite Expiation de daint ChrydJdlomc qui est peut-être antérieure au voyage d'Italie. Le saint, qui marche à quatre pattes, est relégué, quasi invisible par le plan où il a été mis, sur le côté de la planche. Le seul objet de celle-ci est la représentation d'une femme nue allaitant un enfant. Il est clair que l'artiste n'était pas sûr de lui ; il a modifié le dessin et même les proportions générales de son personnage, et n'a pas toujours réussi à cacher ses reprises. Mais ce qui touche c'est qu'il ressent intimement ce qu'il connaît mal : ce nu incorrect est d'une grâce délicate qui est assez rare dans l'œuvre de Durer, rare même dans les nus de sa maturité. Une tentative comme celle-là devait manifestement lui faire sentir qu'il n'était pas à la hauteur de sa tâche. C'est alors qu'il recourut moins à l'étude de la nature qu'à la copie des modèles italiens. Peut-être qu'au fond, à ce moment, ces modèles avaient plus à lui apprendre que la nature même. Devant celle-ci il devait se sentir un peu désemparé.

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