CHAPITRE TROISIEME
mouvements et les formes des corps qu'il avait sous les yeux, pour leur donner à la fois une plénitude et une grâce qui n'étaient guère dans son tempérament.
Le Rêve du Docteur est encore plus caractéristique. Nouveau sujet, plus incompréhensible que le précédent : le docteur est assis, endormi sur son poêle de faïence, tandis qu'un démon braque un soufflet derrière son oreille. Au premier plan une femme nue tend la main vers lui en un geste d'invite, pendant qu'un amour, à ses pieds, s'efforce à monter sur des béquilles.
Or cette femme nue, Vénus si l'on veut, est une des figures les plus nobles et les plus amples, les plus dignes des grands Renaissants italiens, que Durer ait jamais composées. Plusieurs auteurs se disent certains qu'elle représente le même modèle que l'une des Quatre Sorcières, mais tourné de profil. Je confesse que cette explication me satisfait mal, et que ma méfiance est accrue par l'examen des deux planches suivantes : le Afondtre JITarin et Hercule. Celleslà, au moins, on peut leur donner leurs désignations authentiques puisqu'elles viennent de Durer lui-même, dans son Journal de voyage aux Pays-Bas. Mais ces désignations n'éclairent pas la lanterne. Le Aîonstre marin, ce serait la légende d'Amymone, à moins que ce ne soit autre chose. \J Hercule, ce serait l'Histoire de Déjanire. Si l'on veut, mais, quelle que soit l'hypothèse que l'on fait, il faut toujours, pour la faire cadrer avec les personnages, un certain nombre d'explications pénibles à admettre. Or, dans le Aîonstre marin, la femme enlevée est inspirée d'une néréide du Combat de Tritons que Durer copiait en i494- Quant à X Hercule, c'est ce que nous appellerions aujourd'hui un véritable puzzle. La Déjanire, si Déjanire il y a, est directement empruntée au Combat de Tritons; la femme debout et prête à frapper, est une des femmes de Sicyone de la JHort d'Orphée, la gravure anonyme copiée en 1494»' Y Hercule lui-même vient de Pollajuolo. C'est un peu décevant que,
parmi les figures de Durer, celles qui nous paraissent peut-être les plus harmonieuses au sens de la Renaissance nouvelle, soient justement des figures copiées par ce grand utilisateur, qui, nous en verrons d'autres exemples, ne laissait rien perdre. Dès lors, lorsqu'on rencontre dans son œuvre une figure aussi aberrante de ses types normaux que la Vénus du Rhô du Docteur, n'est-il pas permis de penser qu'on a devant soi la copie d'un dessin ou d'une gravure, qui se serait perdue, car aucun des rapprochements qu'on a tentés jusqu'ici, ne paraît, d'autre part, bien satisfaisant?
Il convient de faire quelques réflexions sur ces copies que nous avons relevées. Elles sont singulières parce qu'elles se manifestent chez le dessinateur le plus original, peut-être, qui fût jamais. Elles m'en paraissent d'autant plus explicables : Durer, voulant faire antique, ce qui n'était nullement contraire à son goût, mais probablement contraire à son tempérament, se méfiait de ce tempérament. Puis, dans ces planches, il est manifeste qu'il se considère encore, à un certain degré, comme un apprenti : il grave moins pour le public que pour s'instruire lui-même.
Dans cette imitation, Wœlfïlin a relevé un certain nombre de maladresses qui montrent que Durer ne sentait pas encore, aussi fortement qu'un Italien, la grandeur des formes humaines dévoilées. Mais il faut admirer l'unité de planches ainsi composées d'éléments disparates. Cette unité est d'autant plus remarquable qu'on a souvent reproché à Durer, assez injustement à mon avis, de ne pas savoir composer une scène. Il est vrai que, dans les cuivres de cette époque, l'unité tient moins à la composition qu'à la technique qui refond dans un même creuset des métaux d'origine diverse. S'il doit beaucoup à IVLantegna pour la compréhension des formes, techniquement JMantegna n'avait rien à lui apprendre. Quelle que soit sa puissance, son métier apparaît singulièrement grossier et lourd au prix de celui de Durer, dont la taille se prête à toutes les