‹ Albert DurerChapitre 25 sur 99 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

merveilleuse peinture à la tempera sur toile. Or la précision et la vigueur de cet ouvrage, la maturité dont il témoigne, empêchent manifestement qu'il ait été peint en 1497. vVœlfflin s'était déjà révolté contre cette hypothèse. Elle est d'autant moins obligatoire que la ressemblance avec la Furleger'ui n'est pas criante. Elle l'est si peu que Pauli a cru retrouver dans ce portrait — à tort, d'ailleurs, à mon avis — les traits d'Agnès Durer. Rien ne s'oppose donc à ce qu'on date le portrait de la Bibliothèque Nationale d'une époque beaucoup plus récente.

En revanche, je voudrais au moins classer vers ce moment le triptyque de Dresde. C'est une œuvre très décevante. Le panneau du centre représente la Nativité, les deux volets saint Antoine et saint Sébastien. La Nativité est ce qu'il y a de plus désagréable. Wœlfflin remarquait qu'on y trouve des faiblesses indignes du dessinateur de X Apocalypse, et plus généralement d'un grand artiste. L'enfant Jésus est quelque chose de monstrueux. La Vierge ellemême, dont le type se rapproche du type de la femme debout de la gravure ç\' Hercule, est d'un aspect sec et noueux. A l'arrière-plan de petits anges, absolument hors d'échelle, volettent sans grâce et se livrent à des travaux domestiques. La couleur est sombre et sans finesse, d'ailleurs très déshonorée par des repeints. Les volets valent mieux, sans être, comme on le dit souvent, par opposition au panneau central, spécialement bons; le nu de saint Sébastien, qui est ce qu'on y admire le plus, est correct, mais son attitude est bien raide, et les cheveux — ce triomphe de Durer — sont maladroitement bouclés. Et pourtant il y a de très fortes raisons pour identifier cet ouvrage avec un tableau qui se trouvait, d'après des documents écrits, dans la chapelle du château de Wittemberg, chez Frédéric le Sage. Puis, devant l'unanimité de la critique allemande, critique fondée sur une étude extraordinairement minutieuse, on est bien obligé de faire taire son sens intime. Wœlfflin,

après avoir longtemps résisté, a admis que le panneau central même est bien de Durer. Il déclare que les volets seraient postérieurs et dateraient de i5o4 ou i5o5 environ. Wcermann va plus loin : pour lui l'ouvrage tout entier serait de cette époque. Du coup cela paraît un peu fort. Cette désagréable Madone serait la contemporaine de la charmante figure blonde et grasse de la Nativité Paumgartner! Il est vrai qu'on ne voit pas de raison très forte de séparer le panneau central des volets. Mais le tout paraît antérieur à i5oo. Ne faut-il pas aller plus loin? Thausing admet, d'une manière d'ailleurs tout à fait gratuite, que Durer, avant de s'émanciper, passa, une fois revenu de voyage, quelques années encore à l'atelier de Wolgemut. N'aurait-il pas, en tout cas, pris quelque chose des méthodes peu scrupuleuses de ce peintre en matière de tableaux de sainteté, et le triptyque de Dresde ne serait-il pas le produit d'une espèce de travail d'atelier ou du moins d'un travail hâtif et commercial? Nous aurons occasion de voir qu'à la plus belle époque de sa vie, alors même que le sens de sa personnalité artistique était pleinement développé chez Durer, il ne se faisait pas faute de faire peindre certaines parties de ses grands ouvrages religieux par des élèves. Nous aurons aussi occasion de constater qu'il n'était pas toujours mauvais commerçant. Vraiment, si, devant l'unanimité de l'opinion contraire on n'a point le courage de dénier le triptyque de Dresde à Durer, il faut au moins chercher des explications à la maladresse — maladresse plutôt que médiocrité — dont il témoigne.

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