CHAPITRE IV
LE CONSTRUCTEUR : i5oo-i5o6
ES premières œuvres de Durer nous ont conduit jusqu'au début du XVIe siècle. Il sied, un instant, de détourner nos regards de sa production, pour nous demander quel personnage il fait dans sa Cité. Contrairement à ce que voudrait la légende, ce personnage n'est ni mince, ni obscur. Avec sa femme il est venu habiter la maison paternelle « sous les remparts », où Albert Durer l'Ancien, ce grand travailleur, trouve enfin le repos : « Quand « il vit la mort devant ses yeux, il s'y abandonna de bonne volonté « avec grand'patience, et me confia ma mère, et nous recommanda de « vivre selon Dieu. » Il est vrai que l'artiste ne pouvait, comme on dit, rester à rien faire, et qu'il avait de lourdes charges : son propre ménage, sa mère qu'il avait recueillie, ceux de ses frères qui vivaient encore. Il est encore certain qu'il dut avoir quelques passes difficiles. Mais conclure d'une dette qu'il avait contractée avant de partir pour Venise en i5o6, à sa misère, il y a loin. La lutte
nécessaire pour la vie, c'est un des côtés du tableau. Mais il y en a un autre.
Durer a trente ans; il est dans la force de l'âge : s'il lui faut travailler il en a les moyens. Ses premières œuvres lui ont apporté d'un seul coup la réputation. Sa ville ne fait pas grand'chose pour lui, parce qu'elle ne paraît guère se soucier de l'art, mais il a des mécènes à l'extérieur, comme le Frédéric le Sage. Il a des colporteurs qui vendent ses gravures en Allemagne, et même à l'Etranger. Ce commerce a des aléas : des mandataires sont infidèles, d'autres meurent inopinément sans qu'on puisse récupérer la marchandise. Tout de même il est remarquable de constater la rapidité avec laquelle Durer a acquis une grande réputation, et a été contrefait en Italie. Si Nuremberg le laisse un peu manquer de commandes fructueuses, il y est en grande estime, il y a un atelier réputé, déjà des élèves comme Schaeufelein.
Tout cela ne peut guère aller sans profits. D'ailleurs, vraiment, s'il était pauvre comment porterait-il ces vêtements recherchés et élégants qu'on lui voit dans le portrait de Madrid? Ce jeune gentilhomme-là ne fait pas figure d'un besogneux.
Il ne fait pas plus figure d'un méconnu, remâchant son amertume. Le milieu où il est fêté n'est pas le milieu naturel à un artisan barbouilleur de tableaux d'autels : c'est un milieu d'aristocrates et de grands bourgeois humanistes.
Willibald Pirkheimer y est son introducteur. Pirkheimer a vraiment à se plaindre et à se louer à la fois de la postérité. Quand on lit sa prose latine d'un ton magnifique et aisé, on se demande pourquoi son renom d'humaniste n'a pas franchi les limites de son pays, comme celui d'Erasme de Rotterdam. Mais du moins son amitié avec Durer l'a-t-elle assuré contre l'oubli. Il n'est rien de si touchant que cette amitié, qui s'est poursuivie pendant toute la vie du peintre, sans un instant de refroidissement, et qui a si bien