‹ Albert DurerChapitre 27 sur 99 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

joint leurs existences, qu'avant de parler de l'humaniste, dans une histoire du peintre, on reste à se demander vers quelle époque on doit le faire.

Pirkheimer était né en i47°> juste un an avant son ami, et la maison, où Durer naquit lui-même, sur la place du Marché, appartenait à Jean Pirkheimer son père. Sa famille appartenait à la meilleure aristocratie de la ville, à celle qui siégeait au Conseil étroit, et le blason qui porte ses armes parlantes : un bouleau (Birke), est l'un de ceux que l'on rencontre partout.

Comme il convenait à sa classe, il fit ses études de droit à Padoue et à Pavie, où il acquit les bases de la science universelle, qui le rendit célèbre parmi ses contemporains. Son mariage avec une Rieter, qui appartenait comme lui aux premières familles de la ville, ne pouvait que consolider sa position sociale. Mais il acquit encore un autre genre de gloire assez inattendu. Lorsqu'en 1499 l'empereur Maximilien fit sa malheureuse campagne contre les Suisses, Nuremberg, en ville fidèle, lui envoya son contingent, et ce contingent fut commandé par Pirkheimer, qui a laissé de cette malheureuse entreprise une très belle relation.

Dans une ville peu militaire, mais où l'on aimait à jouer aux soldats, le renom d'un général était bien fait pour mettre en relief un humaniste. Les admirateurs enthousiastes comparaient Pirkheimer à Périclès, à Métellus. Il s'y entendait en droit, en philologie, en histoire, en théologie, en numismatique, en astronomie, en géographie. En i5o4, il se vantait de posséder tous les livres qui avaient paru en langue grecque.

Un profil dessiné par Albert Durer, daté de i5o3, et qui se trouve au Cabinet des Estampes de Berlin1, permet de se rendre compte de son aspect physique vers le début du siècle. Il est laid,

franchement, déjà empâté, mais son visage ne manque pas, avec le nez bossue et les fortes lèvres de jouisseur, d'une certaine majesté qui rappelle celle des bustes romains des derniers empereurs. Il avait fort mauvais caractère et ses collègues du Conseil — où il finit par ne plus aller — ne l'aimaient pas à cause de ses sautes d'humeur.

Au cours de sa vie il finit par réussir à se brouiller avec tous ses amis sauf Durer, ce qui est, après tout, assez touchant. Quant à ses mœurs elles n'étaient point fort exemplaires : à cinquantecinq ans il faisait un enfant à sa servante. Il est vrai qu'au début du siècle, il était, comme Durer, un homme de trente ans, mais s'il n'en était pas encore aux amours ancillaires, il est probable qu'il jouissait largement de la vie et qu'il estimait qu'un homme n'est pas tout à fait complet sans le vin et sans la femme. Un dessin qui le représente1 porte une inscription grecque franchement obscène, et qui n'est évidemment qu'une plaisanterie de mauvais goût, mais Durer, dans ses lettres de i5o6, fait allusion à des souvenirs qui paraissent peu édifiants, même compte tenu du ton assez grossier des plaisanteries de l'époque. Son ami prenait-il part à ces petites débauches? Je crois qu'il y a assez de vraisemblance à cela. Et cela serait une raison qui permettrait de comprendre le défaut de sympathie qui régna toujours entre Pirkheimer et Agnès Durer.

Autour de Pirkheimer il y avait tout un cercle humaniste et cultivé : ses deux sœurs d'abord, Charité et Claire, cloîtrées dans le couvent où elles étaient religieuses, mais non point effacées pour cela. Les lettres latines de Charité révèlent toute la culture sans pédanterie de cette charmante femme. Comme ecclésiastique, Sixte Tucher, l'un des correspondants de Charité, ne le cédait à personne en finesse. Entre les laïcs on voyait aussi les érudits de la

Page 1