‹ Albert DurerChapitre 29 sur 99 · CHAPITRE QUATRIÈME 5i · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME 5i

s'intéresser à ces études, avec deux points culminants dans cette courbe continue, l'un au cours des premières années du siècle, l'autre vers la fin de sa vie.

Nous savons aussi, parce qu'il a pris la peine de nous en instruire dans une préface au Traité des Proportions, qui est restée manuscrite, sous quelles influences et avec quels maîtres il s'est consacré à ces études.

« ... Je ne connais personne qui ait écrit sur les mesures hu- « maines, si ce n'est un homme, appelé Jacobus, né à Venise, un « aimable peintre. Il me montra un homme et une femme, qu'il « avait faits d'après ses mesures, et comme, dans ce temps, j'aurais « mieux aimé voir quelle était sa pensée que d'acquérir un nouveau « royaume, je voulais pour l'honorer, imprimer cela au profit de « l'usage commun. Mais j'étais encore jeune en ce temps et je « n'avais jamais entendu parler de ces choses. Et l'art m'était très « cher, et je réfléchis comment on pourrait arriver à ces choses. « Car ce Jacobus ne voulait pas m'indiquer clairement ses raisons, « je le voyais bien. Alors, je pris la chose à mon compte et lus « Vitruve, qui parle un peu de la mesure d'un homme. Ainsi des « deux hommes ci-dessus, j'ai pris mon commencement, et j'ai « ensuite cherché de mon propre mouvement, jusqu'à ce jour. »

Ainsi les deux autorités, dont l'une lui a donné le choc qui produit les entreprises, et dont l'autre a commencé son instruction, sont maître Jacobus et Vitruve.

Maître Jacobus, c'est Jacopo de Barbari, graveur et peintre curieux plutôt que grand, et qui semble avoir joué un rôle considérable comme intermédiaire entre l'art italien et l'art allemand. Constamment on le voit, pour parler familièrement, entre deux selles. Il passe sa jeunesse à Venise, mais en i5oo, s'il publie un grand plan de cette ville, c'est sur l'initiative d'Antoine Kolb, un négociant du Comptoir des Allemands, et dans la technique où les

Allemands dépassent de beaucoup les Italiens : la gravure sur bois. De i5oo à i5o4> ^ réside à Nuremberg comme peintre de la Cour et enlumineur du roi des Romains, IVIaximilien, et c'est alors qu'il joue auprès de Durer un rôle inverse à celui qu'il a joué précédemment. Quand on regarde ses œuvres, et surtout ses gravures sur cuivre, marquées du Caducée, qui en sont la meilleure partie, on reste d'abord surpris qu'elles aient pu frapper Durer à un degré quelconque. Sans parler de la technique, qui est enfantine comparée à celle du maître nurembourgeois, l'art de Jacopo de Barbari est à l'opposé du tempérament de Durer. Il est, si l'on veut, à Mantegna, ce que Schcengauer est à Durer : un maniériste. Ses figures ne manquent point de grâce, elles ont même une certaine élégance, une certaine souplesse flexueuse de la ligne, qui les rend agréables à l'œil, mais elles sont totalement dépourvues de contenu et d'observation. Seulement, en jugeant ainsi, on méconnaît un principe que l'on ne devrait jamais perdre de vue en art. Il n'est pas nécessaire que le professeur soit supérieur à l'élève, il suffit qu'il sache des choses que l'élève ne sait pas. Ainsi, naguère, les sculpteurs pisans avaient connu une sorte de révélation, en regardant des sarcophages romains, œuvres d'ouvriers de quatrième ordre. De même Durer ne s'est peut-être jamais fait illusion sur le talent de Barbari; en tout cas il ne s'est pas fait illusion longtemps, puisqu'en i5o6 il écrivait de Venise : « Antoine Kolb jurerait qu'il n'a jamais vécu sur terre meilleur peintre que Jacobus. Les autres se moquent de lui et disent : s'il avait été bon, il serait resté ici. » JVlais il est bien vrai qu'il y avait dans cette œuvre, inférieure à tant d'autres égards, une qualité extrêmement facile pour un Italien, mais extrêmement difficile pour lui, Durer, et qu'il recherchait depuis longtemps en copiant les gravures italiennes : une espèce d'harmonie générale des formes, qu'il devait ressentir, qu'il pouvait imiter, mais non point recréer.

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