CHAPITRE QUATRIÈME
Il n'a jamais dû cependant croire que cette harmonie tenait à un mode particulier de construction des figures et à des rapports de proportions, car, précisément, non seulement l'étude détaillée de Barbari, mais même un coup d'oeil superficiel jeté sur son œuvre, enseignent qu'il n'a appliqué aucune loi constante. Des figures allongées et d'une afféterie digne de Botticelli, avoisinent des figures ramassées et élargies. Comme, d'autre part, on doit en croire Durer lui-même, il est probable que Barbari lui montra autre chose, quelques figures construites suivant l'un de ces canons que l'on découvrait chaque jour à cette époque en Italie, et que, plus ou moins inconsciemment, on donnait pour dérivés de textes ou de statues antiques.
Je suis donc porté à croire que cette influence de Barbari, dont on parle tant, fut (exception faite peut-être pour la peinture) une influence plutôt intellectuelle et générale que proprement artistique. Jacopo donne à Durer un choc, mais qui ne va qu'à son esprit. Quand Durer gravera X Adam et Eve et la Famille du Satyre, il pensera KJtlarset Vèmu et à la Famille du Satyre de Jacopo, mais ses gravures n'auront aucun rapport artistique profond avec celles de l'Italien.
Pour Vitruve, c'est le grand oracle du siècle. Il a cet avantage, que, parvenu à nous très incomplet, il autorise à peu près toutes les interprétations, et certes les humanistes, qui entouraient Durer, n'étaient pas hommes à le laisser manquer de leurs gloses, ils avaient la belle audace que donne l'ivresse d'une science nouvellement acquise.
Toujours est-il que, s'inspirant en partie de Vitruve, puisqu'il le dit, systématisant probablement aussi par des constructions géométriques, comme l'ont fait, de tous temps, tous les artistes', soit
i. Je crois en particulier qu'il ne faut pas attribuer d'autre sens aux constructions stéréométriques du manuscrit de Dresde.
des représentations de statues antiques comme l'Apollon du Belvédère, soit des dessins italiens, Durer arriva rapidement à former un réseau directeur de circonférences et de droites, qui se retrouve d'une manière constante dans un certain nombre d'œuvres de cette époque.
A cette construction beaucoup d'auteurs ont attribué exclusivement la froideur de plusieurs de ces œuvres. Au vrai c'en est l'explication partielle, mais non point, certainement, totale. Evidemment, Justi avait raison de faire observer que ces constructions ont un grand défaut, celui d'obliger à ne représenter les figures que dans des attitudes et sous des aspects très simples, entièrement de face ou de profil. Tout au plus permettent-elles une très légère inclinaison du corps. Car, quand on veut les appliquer à des positions compliquées, on se heurte à des déformations inextricables des figures géométriques. Mais, ceci posé, il faut bien avouer que le réseau de Durer est très simple : un quadrillage pour le visage, quelques circonférences et quelques droites pour le corps et les membres. Par soi-même il n'est nullement tyrannique, et laisse un très large jeu à la fantaisie du dessinateur. Seulement Durer paraît bien avoir eu une idée, qui ne résulte pas nécessairement de l'emploi de la construction, une idée, qui s'apparente assez à celle des artistes antiquisants du début du XIXe siècle, c'est que Le caractère est indigne du grand art. Il semble qu'il se soit efforcé d'effacer d'un certain nombre de ses figures construites tout ce qui pourrait rappeler l'individualité. Or il est, avant tout, un dessinateur de caractère. On a dit qu'il était perdu quand il n'avait pas de modèle devant lui. C'est, comme l'a fait observer Wœlfïlin, injuste. Ses dessins prouvent qu'il était grand inventeur. Mais il recréait naturellement, par la mémoire, de l'individuel; son tempérament l'empêchait d'abstraire, de généraliser.
Les gravures de cette époque le démontrent bien : la Ncmedls est