‹ Albert DurerChapitre 4 sur 99 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

orgueilleusement : le nègre des Tucher, le sabot des Holzschuher, les clefs des Schlusselfelder, la sirène des Rieter, le bouleau des Pirkheimer. Ils font partie de l'image de la ville. Au-dessous du Conseil étroit, subsiste sans doute un Grand Conseil, plus étendu, mais il est à peu près dépourvu d'influence réelle. Enfin ce sont les artisans, groupés dans leurs corporations. Au milieu du XIVe siècle, ils ont fait effort pour avoir leur part du gouvernement, et, leur révolte ayant échoué, ils se résignent au régime absolu, mais bienveillant et peu sanglant de leurs patriciens.

C'est donc le patriciat qui fait la force de Nuremberg. Il sied de s'y arrêter, car, par la grâce du génie et par l'amitié aussi de Pirkheimer, le milieu patricien deviendra le milieu de Durer. Ces espèces de nobles n'ont point le goût des armes : quand Nuremberg est entraîné dans une querelle, c'est généralement du sang étranger qui coule : la ville solde ses mercenaires. En revanche ils sont de magnifiques marchands. Leurs relations s'étendent à presque tout le monde connu. On les voit en Pologne, en Moravie, en Autriche, en Espagne, à Lyon. Ils ont de grands privilèges en Flandre. JVLais c'est surtout avec Venise que leurs échanges sont actifs. Dans les archives du comptoir allemand, le Fondaco dei Tededchl, on trouve à peu près tous les noms du patriciat de Nuremberg. Ils vont chercher dans la ville de l'Adriatique les épices, le safran, les fruits du Sud, les vins, les étoffes de soie, les verreries. Ils y portent les toiles, le cuir, les peaux, les fourrures. C'est là aussi que leurs fils apprennent le commerce. Ils sont devenus à ce régime de terribles cosmopolites. Que l'on ait la curiosité de consulter, aux murs de la vieille paroisse de Saint-Sebald, leurs plaques mortuaires, ces Totenschilde, qui sont un de leurs privilèges. On y fera des constatations singulièrement instructives. Des Scheurl s'en vont mourir à Lyon, à Limoges, à Pise; dans le cours du XVe et du XVIe siècle, trois Tucher sont morts à

Rome, un à Paris, deux à Lyon. A trafiquer on s'élargit les idées, on s'enrichit aussi, et on prend le goût d'une vie large et luxueuse. Les lois sur le luxe sont toujours un indice très sûr du mal qu'elles prétendent combattre, et qu'elles ne réussissent guère à vaincre. Or le Conseil de Nuremberg en est prodigue. Pour les fêtes des mariages il fixe les cadeaux que l'on peut faire à la fiancée, les plats qu'on peut servir, le prix des vins... Il règle encore la dimension des chaussures, le prix des vêtements qu'il est loisible de porter.

Et, quand le pape Enée Sylvius Piccolomini déclare que les bourgeois de Nuremberg sont mieux logés que les rois d'Ecosse, il entre peut-être de la politesse dans son affirmation, mais elle répond à une réalité. De fait, il suffit, pour s'en rendre compte, de visiter, avec des yeux qui ne sont point trop prévenus par nos idées modernes de confort, une des maisons de commerce et d'habitation qui se sont conservées, avec leurs magasins au rez-dechaussée, leurs chambres à boiseries sculptées au premier étage ; il suffit dans les salles du Musée Germanique de s'attarder devant les meubles tyroliens, les coffres incrustés, les cuirs travaillés, les lustres faits de bois de cerf, les grands hanaps (Pokal) d'argent. Tous ces objets riches, trop riches et de formes tarabiscotées, parlent d'une vie ample et fastueuse, mais où le goût, à vrai dire, n'est pas à la hauteur du raffinement et de la recherche.

Doit-on conclure que le progrès du goût artistique n'avait pas marché de pair avec l'enrichissement de ces bourgeois patriciens? La réponse doit varier suivant les époques. Au XVIe siècle, dans les quelques années sereines qui s'écoulèrent avant les grandes luttes religieuses, les classes aisées, en Allemagne, furent prises d'une véritable fringale d'art : « Kunst geht jetzt nach Brot » : « L'art passe maintenant tout de suite après le pain », disait Luther. Mais au XVe siècle on n'en était pas là.

Page 1