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CHAPITRE QUATRIEME

à la fois l'aboutissement des études de modèle inaugurées par les Quatre Sorcières, et la première des figures construites, bien que son principe de construction ne soit pas le même que celui des figures postérieures. C'est surtout une des plus puissantes œuvres de Durer, certainement le chef-d'œuvre de la première partie de sa vie. La planche se divise en deux registres. Dans celui du haut la déesse, se détachant sur un fond blanc, s'avance, les deux pieds puissamment posés (trop puissamment posés sans doute), sur une boule. Dans celui du bas, séparé par un nuage, se déploie un paysage qui occupe tout l'espace libre, afin d'arriver à équilibrer la puissante masse que forme le corps dénudé. Ce corps est une merveille d'observation réaliste, un corps de modèle déjà âgé, et à qui aucune tare n'a été épargnée. Et pourtant sa puissance plastique, son relief de statue lui donnent un caractère surhumain. C'est bien Nemesis, et non point un modèle quelconque muni de vagues attributs mal rattachés à lui. Par quel miracle les ailes qu'elle porte, et qui s'étalent derrière elle, sont-elles si parfaitement tiennes? Et jamais peut-être Durer n'a atteint plus parfaitement l'union de ses deux tendances contraires, l'une réaliste et plastique, l'autre graphique et décorative, que dans les deux pans de draperie que le vent fait flotter derrière la déesse.

La Neniedls est une preuve que Durer peut, s'il le veut, donner la plus grande individualité à un corps construit. Il en existe, à mon gré, une autre preuve : c'est un dessin &e Nymphe couchée1 , daté i5oi, et qui se trouve à l'Albertine. A cause d'une inscription, qui lui fait croire que c'est une étude de modèle, Thausing lui attribue de belles qualités réalistes. Parce qu'il en a découvert la construction, Justilui trouve la plus grande froideur. Pourquoi n'auraient-ils pas raison tous les deux, pourquoi ne serait-ce pas une étude de modèle

rectifiée d'après une construction géométrique? Il est manifeste, en tout cas, que Justi se laisse influencer par une idée a priori. La. Nymphe n'est rien moins que froide et c'est un des beaux nus de Durer. Il est vrai qu'au prix de la Nemedis et de la Nymphe, le grand cuivre d Adam et Eve, daté i5o4, avec son inscription, qui marque un légitime orgueil : « Albert Durer Noricus faciebat » (Fait par Albert Durer de Nuremberg), paraît un peu froid. Cela tient surtout à ce qu'il s'agit de deux figures, rapprochées arbitrairement dans une scène à laquelle elles ne prennent point part, étudiées avec le plus grand soin, mais séparément. Adam, qui s'inspire presque certainement de l'Apollon du Belvédère, est l'aboutissement d'une série d'études qui ont passé par un Apollon1 et un Esculape*. Eve n'a point subi tant d'avatars ; mais elle a été conçue à part aussi avant d'être réunie à Adam. Les bras des deux personnages ont fait l'objet de dessins de détail3. Enfin le groupe a été étudié d'ensemble dans les dimensions de la gravure*. Au fond tous ces soins n'ont pas été perdus. Si l'on veut bien oublier qu'il s'agit d'une scène de tentation et ne considérer dans ces personnages que ce qu'ils sont, c'est-à-dire deux nus destinés à prouver que, s'il le voulait, le maître de Nuremberg pourrait égaler l'Italie, il faut bien avouer que rien de si ample, de si large, de si dépourvu de petites coquetteries n'avait été réalisé jusque-là par l'art allemand. C'est un effort, qui, sans doute, n'était pas conforme au génie de celui qui le tentait, une gageure ; mais tenue de maîtresse façon, et sans laquelle, plus tard, l'art de Durer ne serait probablement pas parvenu aux hauteurs où il a pu atteindre.

i. L. 179 et L. 233.

4. Etudes de l'Adam L. 47^ '< Eve L. 235, 23g, 240, 241, 242, 476; Adam et Eve réunis

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