CHAPITRE QUATRIEME
Deux petits cuivres de l'artiste montrent cependant que, s'il eût persévéré dans cette voie, il était capable d'aborder la mythologie avec un sentiment plus direct, une familiarité qui n'en laissât échapper ni la vie, ni la grâce. Ce sont X Apollon et Diane et la Famille du Satyre, l'un et l'autre de i5o5. Ses personnages, parce qu'ils sont dieux et parce qu'ils sont nus, ne l'impressionnent plus. Il ne tremble plus qu'un accent de réalisme quotidien les déshonore. Auprès de l'Apollon bandant son arc à grand effort, la Diane, un peu molle et grasse, semble la sœur de ses Madones; et la scène du satyre, qui joue de la flûte pour égayer et étonner son enfant, est aussi souriante que l'une de ses Nativités. La fécondité de ces images a été grande : si Durer lui-même ne les a pas exploitées, ses élèves, ceux que l'on appelle les Petits- Maîtres, en ont vécu.
Mais Durer ne perd pas de vue ce qu'il ne sait point, et les études du Petit cheval et du Gros cheval, de la même année, méritent, pour un règne inférieur, d'être mises en parallèle avec Y Adam et Eve. On a accoutumé d'en célébrer le réalisme impitoyable. Pourtant il est manifeste que l'intention de Durer va plus loin, et qu'elles se rattachent aux spéculations auxquelles il se livrait alors sur les proportions du cheval aussi bien que sur celles de l'homme. Cela est apparent surtout pour le Petit cheval. Disons, si l'on veut, toutes proportions gardées, que le Petit cheval est au Gros cheval ce que Y Adam et Eve est à la Neme/is, l'une et l'autre, des œuvres construites, mais où le dépouillement de l'individuel s'est fait à un degré inégal.
Vraiment, on ne peut guère s'expliquer que des critiques mettent en doute l'intérêt des études auxquelles s'est livré alors Durer. Il suffit de regarder, pour s'en rendre compte, le Saint Eudtache dont il eût été, chronologiquement, plus exact de parler auparavant. Cette grande planche, la plus vaste qu'ait gravée Durer, a joui d'une immense réputation, due en partie, il faut bien le dire,
au tour de force technique qu'elle représente. Il est vrai que tout le paysage y est d'une vérité et d'une délicatesse merveilleuses. Rien n'y est négligé : le moindre caillou, le moindre brin d'herbe y atteignent au maximum d'expression, sans pour cela s'imposer indiscrètement et nuire à l'effet d'ensemble. Mais on est frappé, d'autre part, et même en ne tenant aucun compte du lâché de la composition, de ce que le dessin du saint et de son cheval ont de gauche, d'emprunté, de convenu. Il y a beaucoup de primitif làdedans, et, n'en doutons pas, Albert Durer, homme de la Renaissance, n'aurait pas entendu cela dans un sens favorable. Il a fallu Y Adam et le Gros cheval pour que puissent naître un jour la Mélancolie et le Chevalier, la JHort et le Diable.
Nous venons de voir Durer s'efforcer à la grandeur du style italien. JMais précisément à la même époque, remonte une série de dessins aquarelles, les uns datés, les autres qui ne le sont pas, et qui, de prime abord, paraissent aussi contradictoires que possible aux recherches que révèlent les cuivres. Il y a, entre autres, la Tète de cerf de la Bibliothèque Nationale (1504)1, la Perdrix, le Hibou (i5o8), le fameux Lièvre (i5o2)s de l'Albertine, le non moins fameux Bouquet de violettes2, les Touffes de gazon (i5o3)4, au même lieu, le Cerf -volant (i5o5)6 de la collection Heseltine. On pourrait y joindre, bien que plus tardifs, la Corneille et X Aile de corneille de l'Albertine (i5i2)°, les Calques du Louvre (i5i4), ^a Tête de chevreuil de la collection Bonnat (i5i4)\ les JHuflesde bœuf de la collection Malcolm (i52 3)\