CHAPITRE QUATRIEME
ses bois, il est manifeste qu'il en a fait encore deux parts. Aux uns il n'a pas pris grand soin, se bornant à un dessin rapide et ne surveillant guère le travail de ceux qui traduisaient sa pensée dans la matière. Il ne négligeait pas en effet, ses lettres de Venise le prouvent, l'antique destination de ce genre de gravures. C'étaient des images de piété pour le populaire, une production industrielle servant au gagne-pain de l'artiste, et adressée à un public peu exigeant, qui, pourvu que les représentations de ses saints familiers fussent claires et explicites, ne s'effrayait pas d'un doigt trop long, d'une jambe mal mise en place. Dans cette catégorie viennent se ranger tout naturellement un Saint Christophe, un Saint François d Assise recevant Les stigmates, deux groupes de deux saints chacun : Saint Jean-Baptiste et saint Onuphre et Saint Antoine et saint Paul Ermites ; un Saint Georges, une Sainte Famille et une Crucifixion.
Ce n'est pas que certains de ces ouvrages soient dépourvus de mérites. Le Saint Christophe, qui est le plus ancien, et qui doit dater des environs de i5oo, a la belle écriture, le bel envol des draperies des meilleures parties de Y Apocalypse. Les groupes de saints sont d'une composition aisée et large, si la Sainte Famille et la Crucifixion sont assez médiocres. IVLais presque partout on relèverait des négligences de dessin, qui sont peut-être le fait de l'ouvrier, et que Durer ne se permet pas ailleurs, ou du moins qu'il ne permet pas.
Mais à côté de ces feuilles, qui poursuivent une tradition, on assiste, d'autre part, au développement logique de l'effort de X Apocalypse, et l'on voit Durer s'efforcer de transformer la vieille gravure sur bois, et de l'élever à un niveau artistique auquel on ne la croyait pas destinée : cet effort se manifeste d'une manière remarquable dans un nouveau cycle que commence Durer, et qu'il n'achèvera qu'en i5io : la Vie de la Vierge. C'est l'œuvre la plus populaire de l'artiste, si populaire que le sens en est généralement
mal saisi. Wœlfflin, le premier, s'est élevé à juste titre contre la légende qui veut que Durer ait cherché à y représenter l'existence de Marie, en la transposant dans l'intimité de la vie allemande de son époque, en y versant toute la bonhomie sans fard d'un bourgeois tranquille. La vérité, au contraire, si l'on veut bien considérer attentivement ces planches, c'est que dans aucune de ses œuvres sur bois Durer n'a manifesté autant de prétentions artistiques, au sens où la Renaissance entendait le mot d'art.
Et d'ailleurs, il est remarquable de constater que les planches de la Vie de la Vierge sont probablement les premières de Durer qui aient conquis d'emblée le succès en Italie, puisque dès i5o6, elles étaient copiées par Marc Antoine, alors qu'elles ne circulaient encore qu'isolément. C'est certainement par analogie avec l'art ultramontain que Durer a diminué l'échelle de ses personnages, et désencombré l'espace, qu'il bouchait dans les planches de Y Apocalypse, pour y placer des groupes soigneusement composés, et les encadrer d'architectures, dont il n'a pas tenu à lui qu'elles ne fussent antiques.
Si le cadre de la Nativité ou du Repos pendant la fuite en Egypte est simplement naturaliste et mystique, chaque fois que l'artiste doit représenter le Temple il ne manque pas de l'orner de colonnes à chapiteaux. Dans la Présentation de la Vierge il a même fait figurer une statue, qui a étrangement peu l'air d'une statue. Evidemment Durer dessine ce qu'il connaît mal, et à ses souvenirs de gravures italiennes, il mélange l'ornementation des églises de Nuremberg. Il sait à peu près ce qu'est une colonne, pas du tout ce qu'est une architrave, de sorte que dans la Présentation on voit des colonnes soutenir bizarrement d'énormes poutres entre-croisées, ce qui donne finalement à la salle représentée un aspect quasi égyptien. Mais les erreurs ne doivent pas aveugler sur le sens de l'effort.
Dans la composition même des sujets, on relèverait des « tics »