CHAPITRE QUATRIEME
manifestement italiens, et non des meilleurs. Tel est celui qui consiste à reléguer le sujet principal au second plan ou à un emplacement où rien ne le destine, pour mettre en évidence un personnage épisodique, simplement parce qu'il a plu à l'artiste, parce que l'artiste a voulu faire un morceau de bravoure. Dans la Naissance de La Vierge on ne voit que les servantes et les voisines; dans le Christ au milieu des Docteurs, dans la Présentation de la Vierge, on ne voit ni le Christ, ni la Vierge. Dans la Circoncision c'est un grand diable de serviteur, frère des beaux jeunes hommes italiens, qui attire à lui toute l'attention.
Avec tout cela, qui est nécessaire à dire, c'est le public qui a cependant raison, et Durer s'est assimilé suffisamment l'art ultramontain pour ne point se sentir guindé, et pour déployer dans la Vie de la Vierge un charme, une grâce aisée et familière, qui ne se retrouve à ce degré nulle part dans son œuvre. Il conte en se jouant. C'est la vie d'une femme et d'un enfant. Il a délibérément éliminé de son récit l'existence publique du Christ, et ces instants où sa souffrance se confronte avec la douleur de sa mère. Une veut voir que les mystères joyeux, et lorsqu'ils sont gros d'un avenir tragique, il ferme volontairement les yeux sur l'avenir. Lui qui, dans son œuvre religieuse, a surtout contemplé la Passion, se détend devant ces scènes de tendresse et d'enfance. Est-ce vraiment l'auteur de la Nemesls qui a su trouver ces accents-là? La Naissance de la Vierge, mais surtout la Fuite et Le Repos en Egypte, ce sont les plus intimes de ces scènes, celles où le dessinateur se laisse aller le plus librement à rappeler le côté humain de son histoire, à rattacher ses personnages par le plus de gestes et d'accessoires à l'existence quotidienne; le Jflarlage de La Vierge avec les deux fiancés symétriques, dont les mains sont unies par le grand Prêtre, qui se tient un peu en arrière d'eux, est la plus calme, la mieux équilibrée de ces compositions, celle dont la beauté est le plus classique. .Mais les deux
planches qui vont le plus loin sont peut-être la rencontre de Saint Joachun et de Sainte Anne à la Porte dorée et le Christ prenant congé de sa mère. L'embrassement de saint Joachim et de sainte Anne, ce geste infiniment tendre dans sa confiance, dans son découragement, est une de ces expressions directes, qui font crier aussitôt à la trouvaille du génie. Le Christ prenant congé de sa mère, c'est la seule de ces estampes où Durer a transgressé la consigne qu'il s'était fixée. Il l'a transgressée de peu. Le Christ s'en va; il n'a pas encore souffert, mais la douleur de sa mère est faite d'une cruelle prescience. Elle s'affaisse, soutenue par une servante, sous le poids de son chagrin, mais d'un chagrin qui ne lui fait point perdre ses esprits comme au pied de la croix. Et le seul groupe de ces deux femmes donne à la gravure un incomparable pathétique. Ceux qui, par parenthèse, doutent de la volonté qu'avait Durer de faire profiter la Vie de La Vierge de la connaissance nouvelle qu'il avait de l'antique, n'ont qu'à regarder cette estampe, dont l'inspiration est si moderne. La draperie du Christ a le mouvement de celles des statues, et sa main gauche est placée, comme la main d'un Romain, dans le pli de sa toge. Et la seconde servante de la Vierge," celle qui reste à l'écart, en dépit de son bonnet large et haut, est aussi une figure antique.
La technique de la Vie de La Vierge est remarquable, non seulement par rapport à Y Apocalypse , mais aussi par rapport à ces gravures sur bois contemporaines, que j'ai qualifiées de commerciales; il est clair que, maintenant, Durer, conscient que la Vie de La Vierge, bien qu'elle appartienne à un genre relativement populaire, formera une partie essentielle de son œuvre, surveille étroitement ses ouvriers. Une planche comme la Naissance de La Vierge avec ses finesses et ses coquetteries de dessin, les petites dimensions et l'emmêlement de ses personnages, serait tout simplement inconcevable, exécutée par les tailleurs sur bois de Y Apocalypse.