CHAPITRE PREMIER
Ce sont pieuses gens, sans doute, que les marchands de Nuremberg, et qui ne lésinent point, s'il s'agit d'un tableau d'autel ou d'une fondation pieuse. Mais la qualité de ce qu'ils commandent ne paraît guère les inquiéter. On a remarqué que les ouvrages de Wolgemut ont constamment atteint des prix que ceux de Durer n'ont pas connus. Et plus tard on verra Durer se plaindre du petit nombre de commandes qu'il a trouvées dans sa ville. De fait ses mécènes viendront, pour la plupart, de l'extérieur. Ses compatriotes, sans doute, collectionneront curieusement ses œuvres, mais après sa mort.
La tendance réaliste des marchands de Nuremberg se voit à la lenteur que la ville a mise à recevoir l'humanisme, lenteur d'autant plus remarquable que ses relations avec l'Italie étaient plus étroites. On fait grand état d'un mot de Ulrich de Hutten, suivant lequel Nuremberg aurait été la première ville d'Allemagne à cultiver les belles-lettres. En réalité Hutten était fort complimenteur quand son intérêt l'y poussait, et il fait tort, au moins, à Augsbourg, qui a nettement précédé Nuremberg dans la voie de l'humanisme. Depuis la fin du XIVe siècle, il était de mode que les fils de patriciens allassent à Padoue, étudier le droit. Mais au début, ils paraissent bien s'être bornés à ces solides connaissances, et il fallait que le sol ne fût pas particulièrement favorable, car le cercle qui s'était formé au milieu du XVe siècle autour de Grégoire de Heimbourg se disjoignit rapidement. Celui que Jean Pirkheimer et Hartmann Schedel avaient constitué à Padoue n'eut guère plus de succès, car, presque seul, Schedel trouva emploi dans sa patrie. Le premier grand nom de l'humanisme, c'est celui du mathématicien Jean Muller, dit Regiomontanus, qui s'établit à Nuremberg en 1471; encore son activité est-elle plus scientifique que littéraire. Au vrai, l'humanisme attendra jusqu'aux dernières années du siècle avant de triompher, avec des ecclésiastiques comme
Meisterlin et Fridolin, un médecin comme Hartmann Schedel revenu d'Italie, des patriciens comme Jean Lœffelholtz et surtout Sebald Schreyer qui, plus heureux que le vieux Cosme de Médicis, put apprendre le grec dans son âge mûr. Et la grande génération sera celle même des contemporains de Durer : Willibald Pirkheimer, Christophe Scheurl et Lazare Spengler, que nous retrouverons mêlés aux grands événements de sa vie.
Car ce milieu sera, à Nuremberg, le seul capable de comprendre et d'aimer l'art de Durer, ce milieu ouvert aux idées, mais étroit par le nombre, où l'on parle latin plus qu'allemand. Ne nous y trompons point : lorsqu'on parle de la communion de l'artiste avec son peuple c'est cette haute bourgeoisie que l'on entend. Car la civilisation ne paraît pas avoir pénétré bien profondément dans la masse. Les fameux maîtres-chanteurs ne doivent guère qu'à Wagner une réputation usurpée. Folz et Rosenplut sont proprement ignobles. Hans Sachs, avec ses Knitteberse, prosaïques et proverbiaux, recule les limites du didactisme et de la pédanterie. Quant aux divertissements populaires, aux fêtes masquées appelées Schembart, ils sont excessivement grossiers. Nuremberg n'est pas une Florence.
Autour de Durer nous avons tracé un cercle très large. Rétrécissons-le : où en sont les arts d'imitation à l'époque où il apparaît, c'est-à-dire vers le derniers tiers du XVe siècle, que nous avons choisi pour tenter d'y pratiquer quelques coupes instructives? Tous les arts ne marchent pas de pair.
La peinture est abondante et médiocre. Beaucoup d'oeuvres, point de grand artiste. Nous sommes encore, à cet égard, victimes de la légende créée par un écrivain. Erudit capricieux, esprit brillant, mais non dépourvu d'une manie d'esthétisme, écrivain meilleur qu'il n'est d'usage dans la critique allemande, Thode a publié en 1891, sur l'école de peinture de Nuremberg aux XIVe et XVe siècles,