CHAPITRE CINQUIÈME
appréciée en toute sécurité, une composition classique, comme Durer n'en avait jamais encore tentée, et où, visiblement, il a voulu imiter et égaler les graves tableaux de sainteté de Jean Bellin. Peut-être, dans son ardeur de néophyte, exagère-t-il la symétrie, le balancement. La Vierge, d'une main, couronne Maximilien, le roi des Romains, tandis que l'enfant Jésus, penché sur son autre bras, couronne le pape. Pape et roi, chacun de son côté, commande un groupe en prières. Dans celui de droite Durer s'est représenté, debout. Il porte une pancarte où se ht l'inscription satisfaite : « Exegit quinquemestri spatio Albertus Durer Germanus, MDVI. » Heureusement, pour juger du détail, il reste les nombreuses études que Durer accumula, et qui témoignent de l'importance apportée à l'ouvrage, qu'il soumettait ainsi, lui, étranger, au jugement de ces Italiens, dont le nom était synonyme de perfection, et qui affectaient en général de mépriser ce qui ne sortait point de chez eux. A l'Albertine, à Brème, à Paris, à Berlin on les rencontre. Le peintre a même poussé la conscience jusqu'à étudier en couleurs d'aquarelle, d'une exquise limpidité, le manteau du pape1.
Mais ce serait peu de chose que de pouvoir mettre une ou deux dates certaines sur un tableau presque effacé. Les lettres fournissent sur la place de Durer dans la société, sur son art, sur sa personne même, des renseignements dont l'intérêt est bien supérieur.
D'abord il ne faut pas voir en Durer l'étranger quasi inconnu, qui, par un seul chef-d'œuvre, va, en quelque sorte, forcer et surprendre l'admiration des Italiens.
Ses gravures lui ont déjà fait une renommée solide. Les peintres le jalousent, sans doute, qui copient ses ouvrages, dans les églises et où ils peuvent, puis les blâment et disent que ce n'est pas la
manière antique. Ils disent encore que Durer s'entend en gravure, mais ne sait point se tirer d'affaire avec les couleurs. Ils le chicanent un peu, aussi, le citent devant la Seigneurie, et lui font payer quatre florins pour leur Scuola, ce qui ne lui plaît guère, car il n'aime pas à sortir l'argent de sa poche. Mais le vieux Jean Bellin, encore dans toute la force de son talent malgré l'âge, le loue devant les gentilshommes. Dès l'abord il a ceux-ci pour lui. C'est un événement artistique que la venue de cet Allemand. Dès que la Fête du Rodaire est esquissée, son atelier est plein : « J'ai une telle afïluence de Welches que de temps en temps je dois me cacher », écrit-il le 28 février.
Puis l'exposition du tableau est un triomphe. « Tous les artistes le louent, comme vous, le Seigneur. » Le doge et le patriarche se dérangent pour le voir. Lorsque, vers la fin de son séjour, l'artiste fait une excursion à Bologne, il y est reçu triomphalement.
Dans ce concours de flatteries et d'admirations, Durer s'épanouit. Les lettres ont un ton d'ardeur, parfois de jactance : « Pensez-vous que je m'inquiète de ces saletés? Je suis devenu un gentilhomme à Venise. » Il fait le faraud : « Mon manteau français vous salue, ainsi que mon habit welche. » Un petit vent de folie souffle dans sa tête : il apprend à danser. C'est de cet état d'esprit qu'il faut tenir compte si l'on veut interpréter justement son dernier mot, avant qu'il quitte Venise : « O comme j'aurai froid du désir du soleil! ici je suis un seigneur, chez nous un pauvre diable (Schmarotzer). » Il ne faudrait pas prendre ce « pauvre diable » trop à la lettre, pas plus que cette autre apostrophe à Pirkheimer : « Vous êtes si grand chez vous que vous ne parlerez pas dans les « rues cou poltron dipentore, avec un pauvre peintre, ce vous serait « grand'honte. » Ce qui est vrai c'est qu'il a trouvé à Venise un milieu plus sympathique et plus intelligent que celui des marchands de Nuremberg penchés sur leur négoce. Il faudrait que Pirkheimer