CHAPITRE CINQUIÈME
fût là « car il y a beaucoup d'honnêtes gens, de vrais artistes », et ailleurs : « cela doit être doux au cœur de trouver des hommes raisonnables et savants, bons joueurs de luth c de flûte, s'entendant en peinture et d'un cœur noble et bien vertueux ». Mais la feinte humilité à l'égard de Pirkheimer est un simple jeu. Sans doute il fait ses commissions, il lui achète des bijoux, des tapis, des livres, du papier : ce qui était en ce temps-là le sort commun des voyageurs, quel que fût leur rang. Quant au ton des lettres, il est extrêmement familier, sans trace de sujétion ou de bassesse. C'est un ami qui parle à son ami, et qui lui parle vertement. Son thème favori ce sont les amours du Conseiller : « Vous avez pris une femme — bien entendu il ne s'agit point d'une femme légitime — . Prenez garde de n'avoir pas pris un maître. » Et il le plaisante sur sa façon de faire le jeune, de se parfumer. Des petites orgies de son ami il parle comme quelqu'un de singulièrement renseigné, comme quelqu'un qui y a participé lui-même. Ceci conduit encore à se demander si Durer lui-même était rebelle aux aventures faciles. C'est étrange, la critique allemande se pose à peine la question, qui n'a peut-être pas un intérêt immense, mais qui en a bien autant qu'un grand nombre de celles, sur quoi l'on a disputé à perte de vue. Sous prétexte que IVLelanchton, quand Durer était déjà un homme mûr, a vanté la pureté de ses mœurs, Durer c'est Parsifal. La manière, dont il oppose son sérieux à la débauche de son ami, ne me dit pourtant rien qui vaille : « Quand vous m'écrivez que les garces et les femmes de bien demandent de mes nouvelles, c'est signe de ma vertu. » Il y a aussi un certain nombre d'allusions fort obscures et accompagnées de caricatures tracées au fil de la plume, à des Nurembergeoises dont la sévérité ne paraît pas avoir été excessive. Mais il s'agit de Durer, et Thausing est tout à fait sûr qu'il faut mettre cela sur le compte du ton licencieux et assez grossier de l'époque, qu'il s'agit certainement de très dignes femmes de
bien. Thausing a bien de la chance d'être sûr de ces choses-là. « Demandez (à notre prieur) qu'il prie pour moi, que je sois garanti, et spécialement du mal français. » C'est peut-être qu'il faisait ce qu'il faut pour le prendre. Ce devait être un miroir à alouettes que ce bel Allemand.
Je n'aurais point relevé ces traits anecdotiques, s'il ne m'apparaissait qu'il y a, dans la critique, comme une volonté d'assombrir Durer, d'opposer sans cesse son sérieux allemand, sa gravité, à la facilité d'âme et de mœurs italiennes. On veut en faire une espèce de paysan du Danube. Or ses lettres nous montrent un homme dans la force de l'âge, joyeux de vivre, fier de rivaliser avec les plus célèbres artistes d'Kurope. Où le bât le blesse, c'est quand il parle argent. Kt Durer en parle très souvent, presque dans tous les manuscrits que nous avons de lui. Il a contracté vis-à-vis de Pirkheimer une dette, et il s'inquiète de la payer. Il se plaint aussi : s'il n'avait pas accepté la commande de la Fetedu Rosaire, il aurait gagné beaucoup plus. Mais ce qui enlève de la force de ses plaintes c'est qu'elles reviennent chez Durer d'une manière chronique : nous le verrons à propos de l'autel Heller, à propos du voyage aux Pays-Bas. Kt c'est surtout que Thausing a fort bien démontré que le voyage de Venise a été une très bonne affaire pour lui : il l'a remis à flot, ce dont il avait à vrai dire grand besoin, à cause de ses charges de famille. Tout de même, quand on serre les lettres de près, on constate que Durer entendait fort bien ses intérêts, on se demande même s'il n'était pas un peu avare (le défaut que Pirkheimer a si violemment reproché à sa femme). Il n'y aurait point là de déshonneur, et notre Poussin, avec toute sa noblesse d'âme, ne négligeait point la matérielle.
Qu'est-ce que Durer a appris à Venise? Bien entendu, les œuvres seules qu'il créa après son retour pourront nous donner