CHAPITRE CINQUIÈME
d'inquiétude, Durer rencontre un peintre qui l'aide à franchir un certain pas. C'avait été Jacopo de Barbari, c'est Vinci plus tard. J'ai parlé à propos de Jacopo d'un certain « choc intellectuel ». L'esprit, en effet, est le siège de ces transformations, plutôt que la main.
Mais la grandeur de conception qu'il a trouvée en Vinci, il ne la dégagera que plus tard, quand, retourné dans son pays, il aura repris son outil de prédilection, ce burin qu'il a délaissé en Italie. Au premier moment ce qui le frappe le plus, ce sont les agréments de surface : la grâce des attitudes, l'éclat des couleurs, toutes sortes de qualités pour lesquelles il est, au fond, assez peu fait. Les tableaux qu'il compose lorsqu'il est encore en Italie, et dans les premiers temps après son retour en Allemagne, sont des documents curieux, mais non point des œuvres abouties. Il est manifeste que dans la Vierge au Serin, aujourd'hui à Berlin, et certainement peinte à Venise, il a fait Un gros effort d'une part pour égaler la composition à celle des Italiens, de l'autre, pour monter de plusieurs tons le registre de ses couleurs. Or cette débauche de vermillons et de bleus a pour effet un tableau complètement désaccordé. Cette solennité d'intention se perd dans la froideur. Wœlfflin compare avec raison cette Vierge, qui regarde sottement devant elle, à un modèle de photographe. On date en général de la même année, i5o6, le célèbre petit Christ de Dresde, peint sur un panneau de bois. Thausing y reconnaissait une influence de Giorgione. En réalité, dans un registre différent de couleurs, on songerait plutôt à la banalité de certains tableaux du Guide, et c'est le secret de sa popularité. Cet ouvrage, bien qu'il détonne gravement dans l'œuvre de Durer est resté longtemps indiscuté. Aujourd'hui nombre d'écrivains admettent qu'il n'est pas authentique. Les préoccupations de Durer, à cette époque, lui font oublier
quelquefois son génie de portraitiste. Le Portrait de jeune femme, qui est à Berlin, manque totalement de caractère. Il est vrai que, dans son harmonie dorée, il passe pour l'une des œuvres les mieux réussies de Durer, ce génie peu coloriste, à l'égard de la couleur.
Seuls les portraits d'homme, celui de Hampton-Court, et surtout celui de Vienne, célèbre par la figure de l'Avarice, peinte sur son revers, laissent, avec plus de liberté, moins de soin peut-être, reconnaître le grand dessinateur et l'œil habile à saisir les traits qui différencient les visages.
La meilleure de ces œuvres italianisantes de Durer, ce sont encore les deux panneaux & Adam et Eve au musée du Prado, dont une copie ancienne existe à Florence. Jamais, avant son voyage d'Italie, Durer n'eût été capable de baigner ainsi dans la lumière une chair blonde de femme. Le modelé, que, dans cette période, il a coutume de simplifier, mais d'accentuer désagréablement en rondeurs, est discret et ne crée point de reliefs intempestifs, qui détachent les corps de leur ambiance. Cependant, si l'on compare cette œuvre à la gravure de i5o4> on est frappé de voir combien le goût s'est amenuisé. L'Eve du tableau, allongée, a un mouvement maniéré de danseuse. L'Adam, on dirait un ténor. Le goût mâle de l'antique, qui se révélait dans la gravure, a fait place à la mode. En peinture Durer a appris un métier qu'il ne connaissait point, mais il n'a pas encore la peinture de sa gravure.
C'est son avant-dernier tableau de nu. Le nu n'avait probablement pas beaucoup de débouchés à Nuremberg. Durer y retrouve ses anciens clients.
D'abord le mécène de naguère, Frédéric le Sage qui, en iSoj, lui commande le Aîartyre des dix mille chrétiens.
On a coutume de gémir sur ce sujet étrange, de plaindre Durer. Le sujet n'est pas plus mauvais qu'un autre : on le conçoit très bien traité par Tintoret. Il est certain que Durer n'a pas su s'en