‹ Albert DurerChapitre 45 sur 99 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

tirer, bien qu'il ait eu, et, peut-être, parce qu'il a eu, parmi ses anciennes œuvres du commencement du siècle, un bois représentant cette scène. Malgré l'essai qu'il fit en \E>oy de modifier le format et de simplifier la composition, il n'a pas pu se dégager de sa jeunesse. Deux solutions pouvaient s'offrir à un Renaissant : ou faire prédominer quelques personnages, fussent -ils des comparses, ou plonger toute la scène dans un grand paysage ou dans des architectures. Durer n'a su adopter aucune des deux. Sa composition est rétrograde, non seulement par rapport à ses contemporains d'Italie, mais par rapport à ses propres œuvres, à la Vie de la Vierge en particulier. Le parti qu'il a pris n'est pas sans présenter quelques analogies avec celui de Carpaccio : accumulation de personnages, juxtaposition de scènes du même caractère, parmi lesquelles le spectateur doit chercher la plus intéressante. C'est un tableau qui ne vaut que par le détail. Certes ce détail est d'un fini très précieux — Durer, comme il le dit dans une de ses lettres à Jacob Heller, y avait travaillé près d'une année — mais il n'est pas attirant. Les attitudes sont soigneusement dessinées, la couleur est mise comme dans une miniature ; on regrette le charme de Carpaccio, à défaut d'un ton lyrique ou épique, qui serait plus encore de mise. Tout cela est terriblement froid.

Durer avait hâte d'achever le Alartyre des dix mille, pour consacrer ses soins à une autre commande. Jacob Heller, un marchand de Francfort, esprit bizarre qui unissait au soin de ses intérêts temporels un mysticisme assez exalté, lui avait commandé un triptyque pour l'église des Frères prêcheurs. Ce triptyque, ou plutôt ce tableau, car Durer ne peignit que le panneau central, et peut-être les portraits des donateurs, laissant à ses élèves le soin d'exécuter les volets d'après ses dessins, est devenu l'une des œuvres les plus célèbres de Durer, bien qu'il n'existe plus. L'Electeur Maximilien de Bavière l'ayant acheté, il brûla avec la résidence de

Munich en 1674. C'est que, sur aucun des ouvrages du Maître, les documents ne sont plus nombreux, dessinés ou écrits. Il y a d'abord les neuf lettres que le peintre adressa à son client de 1607 jusqu'à la fin de i5og, depuis la première esquisse du tableau, jusqu'à sa mise en place. Sur tout ce qui est le support de l'existence matérielle de Durer, sur ses relations avec ses clients, sur ses idées aussi, elles apportent singulièrement plus que les lettres à Pirkheimer, pleines de plaisanteries, plus surtout que les écrits théoriques. Ce qui domine ce sont les marchandages. Dans ces marchandages la postérité donne toujours tort à Heller. Evidemment il a le mauvais rôle : tout le monde est bien d'accord qu'on ne pouvait payer trop cher un Durer. Tout de même le peintre, de qui l'on fait toujours ressortir la naïveté et la modestie, s'y entend un peu trop bien à ce genre de discussions. On a convenu de cent trente florins. Avant que l'esquisse soit faite, Durer commence à dire qu'il a déjà perdu au tableau de Frédéric le Sage, que désormais il n'acceptera plus de commande à un prix fait d'avance. En août i5o8 il s'aperçoit décidément qu'il ne peut maintenir le prix arrêté. Ce sera deux cents florins — mais les couleurs sont si belles ! Et si on lui en donnait quatre cents, il ne consentirait plus à accepter la commande. Mais il est probable que Heller lui rappelle un peu trop vivement sa promesse. En 1609 il a recours aux grands moyens : il s'offre à garder le tableau, et il ajoute avec une certaine perfidie qu'il en trouvera bien cent florins de plus que son client ne lui propose. Finalement il eut ses deux cents florins, plus quelques cadeaux pour sa femme et son jeune frère. Mais il bougonnait encore qu'à Nuremberg il en aurait obtenu facilement trois cents. Pourquoi diable alors a-t-il accepté la commande? Durer, après tout, n'était pas un miséreux, qui dût prendre n'importe quoi, de toutes mains. C'est que l'amitié de Heller lui est spécialement chère, et qu'il est content de voir son tableau à Francfort : cela ressemble un peu

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