‹ Albert DurerChapitre 46 sur 99 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

trop à un argument de marchand. Ce marchandage ne doit pas être pris en mauvaise part : il est exact que Durer mit un soin extrême à son œuvre. On ne compte pas moins de dix-neuf études préparatoires au tableau1, qui représente X Addomptlon de la Vierge. Et presque toutes ces études sont poussées à un degré qui n'est guère compatible qu'avec la fabuleuse habileté manuelle que l'on connaît à Durer, si l'on songe surtout qu'elles sont pour la plupart datées de la même année i5o8. Comme les études de Venise, elles ont été exécutées sur des fonds gris ou bleus et rehaussées de blanc. Certaines mains, où rien n'est négligé, où le lacis serré des pores est traité avec le même amour et la même minutie que les poils du lièvre de i5o3, ne laissent cependant aucune impression de petitesse. Mais le progrès en ampleur et en grandeur se fait surtout sentir dans les draperies. Quel abîme entre ces plis simples et le maniérisme décoratif de l'ancien élève de Schœngauer!

Aussi Durer était-il fier de son œuvre. « Je vous ferai, avait-il dit à Heller, quelque chose que peu de gens peuvent faire. » Et plus tard il définit ses engagements dans une lettre qui en dit long sur son admirable conscience au travail : il n'a jamais voulu lui promettre quelque chose de bon, attendu qu'il ne le pouvait pas. Il n'a pu lui promettre non plus d'y employer tout le soin possible, car il ne le finirait de sa vie. « Avec le plus grand soin je peux à à peine faire un visage en une demi-année. » Tout ce qu'il a pu lui promettre, c'est de le peindre avec un soin particulier, dans le temps qui lui est donné. Le procédé qu'il a employé, c'est le procédé un peu lent et retardataire qu'il a pratiqué toute sa vie : cinq ou six couches de tempera, puis des glacis d'huile. Ainsi son œuvre restera bien cinq cents ans propre et fraîche. Dans un ou deux ans, quand elle sera bien sèche, il la revernira lui-même avec un

l. Voir leur énumération dans l'ouvrage de Wœlfflin.

vernis spécial, qui la fera durer encore cent années de plus. Qu'on n'y jette point d'eau bénite, surtout.

Le sort a déjoué toutes ces précautions. Nous n'avons, pour apprécier Y Addomption de La Vierge, que la copie qui demeura à Francfort, quand Maximilien de Bavière fit enlever l'original. Est-il bien prudent d'en juger ainsi? Et cependant, même en estimant d'une manière très large les trahisons du copiste, il est impossible de se soustraire à l'idée que ce tableau n'était pas un des meilleurs de Durer. Dans l'œuvre des grands artistes on rencontre souvent de ces monstres, où se sont accumulées trop d'études, trop d'intentions, que l'artiste n'a pas su dominer tout à fait, tandis qu'il aurait réussi une œuvre de primesaut. Wœlfïlin remarque avec raison qu'auprès de ces études de détail si nombreuses de Y Assomption, on n'a point une esquisse d'ensemble. Or fondre des figures isolées, monumentales individuellement, dans un tout, c'a toujours été le point faible de Durer. Certes la composition de Y Assomption est concertée et claire : c'est presque une composition raphaélesque. Mais elle est froide : il y manque manifestement le « démon ».

Au contraire le « démon », c'est ce qui caractérise Y Adoration de la Sainte Trinité du Musée de Vienne, qui clôt magnifiquement une période de la vie de Durer. Contrairement à ce qui s'est passé pour Y Assomption de La Vierge, Y Adoration semble avoir jailli d'un seul jet. On n'en possède quasi aucun dessin de détail, et l'esquisse d'ensemble, datée de i5o8, qui se trouve à Chantilly1, n'est guère qu'une idée de tableau et une étude de cadre.

\J Adoration de La Trinité, c'est, en quelque sorte, le Paradis d'Albert Durer. Autour des trois personnes divines s'étagent les cercles des élus, d'autant plus rapprochés de Dieu qu'ils sont plus dégagés

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