CHAPITRE CINQUIEME
des luttes de l'existence. Cette fois leurs gestes sont aisés, toutes leurs actions concourent à un même but. Au^un d'eux ne sort brutalement du groupe auquel il appartient. Mais l'enchantement de Y Adoration c'est sa couleur. Le parti en est très opposé à celui de l' Adéomptlon, comme à celui de Y Adam et Eve. Tandis que ces ouvrages étaient peints en profondeur, la Trinité l'est en surface, à la manière d'un tapis oriental, et avec le même éclat. Les bleus, les verts, les roses, dans le registre supérieur, les rouges et les ors dans l'inférieur, autant de notes vives, élevées, que le peintre laisse au spectateur le soin d'accorder, plutôt qu'il ne s'y emploie luimême. Le ton local règne, sans que l'atmosphère le modifie. Mais l'éclat de ces couleurs, demeurées presque aussi fraîches qu'au premier jour, est tel, que Y Adoration passe pour l'œuvre de Durer où il s'est montré le plus coloriste. Il faudrait peut-être corriger cette impression. Après son voyage aux Pays-Bas, Durer s'est montré coloriste dans un autre sens plus raffiné, plus difficile peut-être. Mais il n'a jamais été aussi brillant. Landauer, le maigre donateur à l'œil effaré, qui prie modestement au dernier rang du groupe de gauche, dut être content de son peintre. D'autant que celui-ci avait encore dessiné le cadre dans lequel devait s'offrir son œuvre. C'est une composition achitecturale d'une importance considérable et 011, dans l'intention d'atteindre à 1 antique, Durer a emprunté ses formes à la Venise renaissante, cette Venise enthousiaste, jeune, pas très pure, qui revêt les membres architecturaux d'une broderie serrée et fine d'ornements. Cette finesse, qui est la condition essentielle pour que la richesse ne devienne point surcharge, a été admirablement traduite par les praticiens de Nuremberg, qu'aucune difficulté technique ne pouvait arrêter. Ce n'est pas une des plus grandes œuvres, mais une des plus exquises qu'ait produites la sculpture sur bois allemande. Par malheur, le destin veut que ce soit à Nuremberg, au Musée Germanique
qu'on l'admire, tandis que Y Adoration elle-même se voit au JMusée de Vienne.
Il faut bien le dire, une œuvre aussi colorée que Y Adoration serait assez inexplicable, si on ne lui connaissait comme préparation que les autres tableaux de Durer. On ne comprendrait pas très bien comment un coloris si vif peut apparaître soudain, et se perdre ensuite, d'ailleurs, pour de longues années. Tout de même que celui qui n'aurait point vu les gravures de Durer, ne pourrait juger de son dessin, quiconque ignore ses aquarelles ne connaît pas sa valeur de coloriste. Wœlfflin a fait la remarque très fine que, comme il avait deux styles de dessin, l'un, plus populaire, pour la gravure sur bois, l'autre, plus distingué, pour la gravure sur cuivre, il avait aussi deux styles de couleur. Chose curieuse, l'huile semble avoir été pour lui un métier un peu grossier, destiné au grand public, mais l'aquarelle serait la technique privilégiée, celle des recherches personnelles, celle des connaisseurs. J'ai parlé déjà de quelques-unes de ces aquarelles — le Lièvre ou le Bouquet de violettes— mais je n'ai pu me résoudre à fragmenter le groupe le plus important, celui des paysages. C'est que ce groupe présente une homogénéité relative, qui est bien singulière : la chronologie qu'on y introduit est très flottante; pour autant qu'elle n'est pas arbitraire, elle se fonde sur l'étude des lieux et sur les réminiscences de paysages qui apparaissent dans des gravures de date certaine ou probable. Par les lieux représentés les paysages de Durer ressortissent à deux groupes : les uns viennent du Tyrol et du Trentin, les autres tout simplement de Nuremberg et des environs. Il y a peu de doutes que bon nombre des seconds ont été peints de i5o6 à i5io, à l'époque qui nous occupe ici. Quant aux premiers, le fin connaisseur qu'était Ephrussi voulait qu'ils l'eussent été en i5o6 au cours du second voyage d'Italie, par conséquent presque en