CHAPITRE CINQUIEME
sont un peu poussées de ton, il est extrêmement rare qu'il n'y ait point la fausse note qui désaccorde le tout ensemble : un chef-d'œuvre comme le JHouLln à eau] de la Bibliothèque Nationale, où les seconds plans montrent des merveilles de délicatesse : le reflet liquide d'une eau dont on pressent la chute, des arbustes d'un vert tendre, printanier et léger, les arbres et l'herbe du premier plan sont d'une tonalité acide et agressive qui fait souffrir. Et souvent le dessin luimême ajoute à cette pénible impression. Dans une aquarelle très célèbre que l'on appelle Y Aurore* et où Durer, séduit, s'est efforcé, tout comme un peintre impressionniste, de rendre les magies fugitives d'un ciel au soleil levant : ténèbres qui se dissolvent, lumière qui, sur leur frange, se colore de violet, de jaune et de rouge, ce n'est point seulement la couleur des herbes du premier plan, c'est aussi la minutie de leur rendu, contrastant avec la largeur avec laquelle est peint le ciel, qui interdit un plaisir complet. Et l'on croit, après avoir contemplé de longs moments ces aquarelles, saisir une espèce de duel en Durer entre son instinct et son art.
D'instinct il est hors de doute qu'il a pour la couleur une sensibilité, une aptitude de rendu presque égales à celles qu'on lui reconnaît pour la ligne. Quand il bâcle son aquarelle sans s'inquiéter presque de la dessiner, en laissant à son pinceau légèrement mouillé le soin de tout faire, comme il se voit dans la Vallée du IVLusée de Berlin3, ou dans le Paysage du Louvre4, ou encore dans le Kalkreuth\ non seulement les rapports de ton sont extrêmement justes, mais on reconnaît chez lui un sens très aigu de la modification que subissent les couleurs avec la distance, dans l'atmosphère. Cependant il semble que deux sortes de réflexions travaillent contre son instinct.