CHAPITRE SIXIÈME
l'artiste », non point pour conter une histoire mais surtout pour faire ressortir un personnage épisodique, que Durer a traité avec toute sa science. Dans la Alise au tombeau, le corps du Christ est caché par les comparses. Dans le Lavement des mains de Pilate, c'est un serviteur, dont le visage est traité à la manière caricaturale de Vinci, qui absorbe toute l'attention. Et Y Ecce homo semble avoir été fait pour un soldat et pour la chute magnifique du manteau qui l'enveloppe.
Une figure fait l'unité de ces Passions si diverses, c'est celle de l'homme de douleurs, du Christ, qui leur sert de frontispice. Ces images divines ne sont pas loin d'être ce qu'il y a de plus populaire dans l'œuvre de Durer. Il ne faut point croire que l'émotion intense qu'elles dégagent soit acquise aux dépens de cette perfection des formes dont Durer a pris le goût en Italie.
Ces Christs sont beaux, très beaux de corps et de visage. JMais ils n'ont pas cette impassibilité un peu apollinienne, dont je parlais tout à l'heure, à propos de la Résurrection. Leur attitude, tout le mouvement de leur corps marquent l'accablement et la misère, plus que les visages, qui restent majestueux dans la douleur. Celui de la Grande Passion arrondit le dos, et serre comme frileusement la poitrine, enjoignant les mains, tel un homme dont tout le corps est devenu sensible à force de recevoir des coups, et qui en attend d'autres, tandis qu'un lansquenet, à ses genoux, lui tend un sceptre dérisoire. Celui de la Petite Passion sur bois a enfoui son visage dans sa main, et, le coude appuyé sur ses genoux, pleure sous l'effet d'une douleur morale plus que physique. Un autre, gravé au burin, et qui se rattache spirituellement à la Petite Passion sur cuivre, croise les deux bras, à peine debout, les jambes pliées et tout proche de succomber. Le seul qui semble s'offrir à de nouvelles souffrances avec une force suffisante pour les supporter, c'est le premier, celui de 1607, les bras ouverts, tout proche de l'arbre de la croix. Et l'on en citerait
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d'autres encore, presque contemporains, et tous de la même veine : celui de i5i2 aux mains liées, gravé à la pointe, puis un dessin du Louvre, de très petit format, émouvant et à peine indiqué1.
J'ai dit que l'expression de ces Christs tenait plutôt à leur attitude qu'à leur visage. Celui-ci est d'une beauté régulière de traits, que la douleur n'a point fait grimacer. Dans ces figures, Durer a fait entrer deux éléments qui lui sont chers et qu'il a su amalgamer : un sentiment religieux profond, et dont nous aurons plus tard l'occasion de mesurer mieux encore la profondeur, et l'admiration de l'antique. Certes, on se convainc facilement que la Renaissance n'a pas été un vernis de surface pour Durer, qu'elle Fa imprégné jusqu'aux moelles, jusqu'à l'intimité de son cœur quand on regarde le cuivre de i5i3 : le Suaire porté par des anges. On ne pourrait faire qu'un reproche à ce chef-d'œuvre de dessin, où la finesse de technique, le nuancé atteignent au prodige : c'est que la figure du Christy ressort avec un relief trop accentué. Ce n'est pas une image empreinte dans la toile, c'est le Christ, corporel] ement. .Mais ilest évident que cette tête a été traitée pour elle-même — et c'est la tête d'un Jupiter chrétien. Elle a la grandeur, le calme, la majesté souverains des statues de Phidias. Elle en a, presque exagérément, la valeur sculpturale.
Durer était fait pour renouveler la figure du Christ; les mots de grandeur, de majesté, ont un sens pour lui, surtout après son retour d'Italie. C'est quand il les veut exprimer qu'il est le plus neuf, et qu'il est aussi lui-même. La grâce n'est qu'une heureuse rencontre. Cette rencontre s'était produite dix ans auparavant avec la Vie de la Vierge. A cette magnifique époque de sa maturité il refait des madones. Elles sont belles, certes, mais elles manquent de simplicité. Ou on leur découvre un charme tout prêt à verser