‹ Albert DurerChapitre 57 sur 99 · CHAPITRE SIXIEME ,o · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME ,o

Le groupe central, spécialement, du Père et du Fils, dépasse infiniment celui du tableau, et en humanité, et en majesté. Dans le tableau, le Père, un vieillard un peu conventionnel, ouvre les bras et écarte son manteau, sur lequel se détache le Fils en croix. Dans la gravure le Fils est sur les genoux du Père, qui le soutient dans ses bras, et leurs deux têtes s'inclinent légèrement, d'un rythme inégal, du même côté. Tout est plus large, plus concentré aussi : les deux personnes divines s'inscrivent exactement dans un triangle équilatéral, auquel s'accole, par sa base, un triangle, dont l'angle au sommet est obtus. En vérité quel aveuglement n'a-t-il pas fallu à certains critiques pour oser soutenir que l'influence italienne s'est exercée sur Durer dans un sens exclusivement défavorable? Voilà une œuvre qui, par sa technique, par son sujet, est essentiellement allemande, et elle contient la plus sévère condamnation de tout ce que l'école allemande a fait auparavant.

Une partie de la réputation des trois grands cuivres : le Chevalier, la /Mort et le Diable, Saint Jérôme dans da cellule et la /Mélancolie, tient au mystère qui les entoure. Mystère qui a suscité toute une littérature, et que l'on s'est efforcé d'accroître à plaisir. Un chevalier s'avance dans un chemin creux, à cheval, impassible, précédé par la JVlort et suivi par le Diable, tandis que, dans un lointain lumineux, se profilent sur une montagne les tours d'une ville. Un beau vieillard est assis à sa table de travail, dans sa chambre allemande, tandis que le lion dort à ses pieds. Une femme ailée, assise, appuie avec découragement sa tête sur sa main, tandis que, répandus partout autour d'elle, des instruments, des outils, des blocs taillés sous des formes géométriques, un carré de magie, forment un assemblage hétéroclite. Une des grandes difficultés a résidé dans l'idée absolument gratuite, il faut bien le dire, de la plupart des commentateurs, suivant laquelle ces trois cuivres, dont le format est très approximativement le même, et qui sont nés presque en

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même temps, font partie d'une même suite. Thausing y voyait la représentation des quatre tempéraments. Le chiffre I, qui suit l'inscription Mclancolia, aurait indiqué que cette planche était la première. Un S, qui figure sur le Chevalier, aurait été la première lettre du mot « Sanguinicus ». Saint Jérôme aurait figuré le flegmatique. Quant au quatrième tempérament il n'aurait pas été exécuté. Sans parler des difficultés que rencontre cette explication dans chacun des cuivres, il faut avouer qu'il était étrange de voir Durer désigner les diverses planches d'une suite tantôt par un chiffre, tantôt par une lettre, tantôt par rien du tout.

Lippmann, devant ces invraisemblances, avait trouvé un système plus satisfaisant : il se serait agi des trois sortes de vertus; intellectuelles, morales et théologiques, suivant une classification très usitée dans les ouvrages de l'époque. Mais le Journal de voyage aux Pays-Bas prouve péremptoirement que jamais Durer n'a considéré ces trois cuivres, les plus précieux de son œuvre, comme une suite. Lorsqu'il fait des cadeaux il réunit souvent la Mélancolie au Saint Jérôme; presque jamais il n'y joint le Chevalier. Et la réunion, fréquente, quoique non constante, du Saint Jérôme et de la Aîélancolie, tient vraisemblablement à une simple raison d'artiste. Par leur format les deux planches se font naturellement pendant; par leur éclairage, l'une lumineuse, l'autre plongée dans l'ombre, elles sont le complément l'une de l'autre. Pour peu que l'on renonce à les réunir — et l'on y a à peu près renoncé aujourd'hui — on constate que sur les trois, le sujet de l'une n'a pas besoin d'explication du tout : c'est le Saint Jérôme; le sujet de la seconde : le Chevalier, est fantastique mais nullement mystérieux. Seule la troisième demeure assez énigmatique : la Aîélancolie. Saint Jérôme était un des sujets favoris de Durer. Sa première estampe connue, celle de Bâle, le représentait. Il avait montré récemment le saint travaillant en sa cellule, dans une gravure sur bois, de i5n, dont la comparaison

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