‹ Albert DurerChapitre 58 sur 99 · CHAPITRE SIXIEME io · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME io

avec le cuivre est riche d'enseignements. Quant au Chevalier, Grimm l'avait rapproché très justement d'un texte d'Érasme dans YEncbiridion milltis cbristlani. Paul Weber a démontré que ce texte d'Erasme, qui n'avait pas été connu sûrement de Durer, n'était que l'aboutissant d'une longue tradition : le Chevalier chrétien marche vers la Jérusalem céleste sans se laisser détourner de son chemin par l'aspect de la mort et les tentations du démon. Reste la ALélancolie. On est tombé d'un excès dans l'autre : après y avoir fait tenir toute la philosophie de Faust, on affecte de n'y plus rien voir de secret. La /Mélancolie, c'est la mélancolie, évidemment. iMais est-ce une simple lassitude morale, produit d'un tempérament saturnien, et les outils, les instruments sont-ils là seulement pour démontrer que le mélancolique perd le goût du travail, le ressort qui fait vivre? Et n'y a-t-il point, dans cet abandon, en plus, quelque sens de l'inutilité delà recherche et de l'effort? On a fait observer que cette interprétation s'accorde mal avec tout l'esprit de la Renaissance, avec ce que l'on sait de la vénération qu'avait Durer pour la science, avec sa conviction platonicienne, qu'elle permet d'approcher de la divinité. Sans doute, mais le néant des sciences humaines comparées à la connaissance de Dieu, n'est-ce pas aussi un lieu commun de toute la littérature chrétienne? En tout cas, dans cet encombrement d'accessoires bizarres, qui semblent appeler une interprétation, faut-il voir l'illustration d'un programme précis et compliqué, analogue en subtilité à ceux qu'Isabelle d'Esté imposait à ses peintres italiens, ou au contraire, l'enrichissement, par l'imagination individuelle de Durer, d'un thème par lui-même simple? Le fait est que les explications données jusqu'ici paraissent singulièrement artificielles et arbitraires. Pour Paul W^eber ces accessoires de la Alélancolle sont destinés à symboliser le Trivium, le Quadrivium et les Arts mécaniques. Mais quelle explication pénible! Il y a des arts qui manquent d'attributs, d'autres qui en ont en double,

d'autres enfin qui nécessitent bien de la bonne volonté pour reconnaître la correspondance indiquée. Mieux vaut confesser que, si Durer a eu un programme précis, nous ne connaissons pas encore ce programme. Avec ce que nous savons du grand artiste, deux genres d'explications sont possibles. D'une part, Durer vit dans un milieu d'humanistes raffinés, dont l'esprit est volontiers biscornu et subtil, qui ont adopté, comme l'a montré Giehlow, toute une écriture symbolique, avec ses hiéroglyphes compliqués; mais d'autre part il ne faut pas oublier aussi que, personnellement, Durer est ce qu'on appelle, en allemand, un griibler, un ratiocineur; son imagination n'est pas simple. Rappelons-nous que les sujets mêmes de ses gravures mythologiques sont presque tous obscurs. Quoi qu'il en soit, il est peu probable que jamais la rêverie des hommes cesse de trouver un aliment dans cette femme ailée au corps puissant, au visage chagrin, qui roule des pensées sombres, désespérées, et, semble-t-il, démoniaques.

Une année seulement sépare le Chevalier du Saint Jérôme et de la Jpïélancolie. Au point de vue technique, on croirait que ce fût bien plus. Le Chevalier est d'une incontestable puissance dramatique, il montre quels progrès a faits Durer, à la fois dans la conception d'un sujet et dans la connaissance des formes. Le cheval, que l'on a rapproché de celui du Colleone, des chevaux de Saint-Marc et, plus justement encore, probablement, des études faites par Léonard de Vinci pour sa grande statue équestre de François Sforza, est justement célèbre, mais, par la technique, le Chevalier se rattache aux œuvres antérieures. L'aspect général seul du Saint Jérôme et de la /Hélancolie les sépare. Quand on voit ces gravures dans de bons tirages, elles semblent un peu grises, et la finesse du travail de burin, par lequel Durer parvient à exprimer les moindres nuances, est telle que Thausing avait émis l'hypothèse que les planches ont d'abord subi une première attaque àl'eau-forte, avant d'être reprises à l'outil.

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