‹ Albert DurerChapitre 59 sur 99 · CHAPITRE SIXIEME io · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME io

Il n'en est rien, mais la fabuleuse habileté de Durer jette un défi aux artistes présents et à venir. Le Saint Jérôme ouvre une voie que Durer n'a pas suivie. Wœlfflin, qui en a fait une analyse merveilleusement sagace, qui marque peut-être le point culminant de son livre, a fait remarquer que dans cet intérieur paisible, où l'œil se repose sur tous les objets, avant de découvrir le saint, se trouvent annoncés tous les peintres hollandais qui travailleront un siècle plus tard. Ce sont les mêmes effets de luminosité douce à travers des carreaux peu transparents, le même sens des valeurs, car ce prodigieux poète du blanc et noir, qu'est Albert Durer, sait évaluer, à travers la différence des couleurs, dans les objets qu'il représente la quantité exacte de lumière et d'ombre qu'ils contiennent. Mais le Saint Jérôme répond à une notion de Durer que l'on s'est efforcé longtemps d'accréditer, et qui était bien faite pour devenir populaire : celle de l'honnête artisan enfermé dans sa petite chambre au plafond bas, du peintre de la vie intime allemande, dont les idées ne s'élèvent guère plus haut que son plafond, mais tout débordant de gemilth. Il faut bien qu'il existe chez lui une trace de cette naïveté, puisqu'une telle image a pu s'accréditer. Mais quelle diminution! Allez donc voir la JKélancoUe. Avec une perfection de technique qui est aussi grande, une minutie de moyens égale, — que l'on observe plutôt le modelé du visage de la ALélancolie, dans l'ombre — tout y est large, puissant. Pas une trace de sensiblerie, pas une coquetterie de dessin ou de lumière. A aucun instant on ne perçoit un désaccord entre le métier, d'un prodigieux raffinement, et la conception de cette espèce d'ange maudit, qui s'apparente aux terribles exécuteurs de la Volonté divine dans X Apocalypse.

Jamais les gravures de Durer ne trahissent, comme font quelquefois ses tableaux, de lassitude ou de dégoût. Son activité, sa joie de création se manifestent encore par sa curiosité. Curiosité, et non inquiétude. Certes, il a lieu d'être satisfait du cuivre et du

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bois, qui lui permettent d'exprimer deux aspects, qui lui sont presque également chers, de son art. Néanmoins il ne serait pas le graveur passionné qu'il est, s'il ne cherchait à explorer le champ tout entier de la gravure. Du même temps, à peu près, que ses grands cuivres datent ses essais à la pointe sèche et à l'eau-forte sur fer. Les planches à la pointe sèche qui méritent l'attention sont seulement du nombre de trois : un Saint Jérôme (ce saint aura eu le privilège d'être représenté par Durer en trois techniques différentes), une Sainte Famille et un Homme de douleurs. Ce qui dut séduire Durer, à cette époque où son métier de graveur sur cuivre atteignait à une incomparable habileté, c'est que la technique nouvelle lui permettait encore de renchérir sur la finesse. Trop, peut-être. Dans les bonnes épreuves (elles sont à vrai dire assez peu nombreuses) de ces planches, il réalise des effets extraordinaires de velouté et de demiteintes. L'ensemble est à la fois distingué et retenu. Mais les accents de force manquent un peu. D'autre part, Durer cède à la tentation de recouvrir tous les objets d'une même surface, qui ressemble à celle d'une étoffe un peu molle, au lieu de laisser à chacun sa matière. Il y a de la fadeur dans ces planches. Il est assez probable, d'autre part, que Durer, qui connaissait ses intérêts, se dégoûta vite d'une technique qui ne permet que très peu de tirages. Il dut garder sa tentative pour lui et pour quelques connaisseurs. Aux environs de i5i5, il s'essaya à l'eau-forte sur fer. Il se rendit compte immédiatement que le fer n'était point susceptible de lui donner une finesse comparable au cuivre ; aussi adopta-t-il un style qui n'est pas sans analogie avec le style du bois : dessin beaucoup plus écrit, plus insistant que celui qu il emploie sur le cuivre, interprétation plus décorative. Encore, sur les cinq planches qu'il a laissées, deux paraissent-elles de simples essais sans sujet précis, où il cherchait uniquement à se faire la main. Devant la vigueur de ses réussites, on se demande pourquoi il jugea inutile de persévérer ; il aurait pu

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