CHAPITRE SIXIEME
trouver dans le fer un métier de sève assez populaire, comme le bois, mais où il n'aurait pas eu besoin de l'intermédiaire d'un artisan pour s'exprimer. Le procédé, pour un dessinateur comme lui, était expéditif et les planches ne s'usaient pas trop rapidement. Aussi bien paraît-il s'être rendu parfaitement compte des avantages d'un genre spécial qu'il aurait pu tirer du fer; car sa dernière planche : le Gros canon, de i5i8, n'est pas autre chose qu'une sorte d'image d'Épinal, relevée d'ailleurs par un admirable fond de paysage.
Et la peinture, que devenait-elle au cours de ces années si fécondes? Durer tenait bien son serment de l'abandonner, et, quand il y revenait, ce n'était point à son avantage. En i5i2 il avait peint pour sa ville deux de ses plus mauvaises œuvres : les grands portraits d'apparat de l'empereur Charlemagne et de l'empereur Sigismond, destinés à orner la pièce de la maison Schopper, où étaient conservés les joyaux de l'empire, la nuit qui précédait leur exposition au public, sur la place du Marché. Bien qu'il ait mis deux ans à exécuter la commande, et bien qu'il se soit documenté assez consciencieusement, comme le prouvent ses dessins, sur les accessoires de son portrait, Durer n'a pas dû prendre grand mal à les faire. La figure de Charlemagne, en particulier, est extrêmement conventionnelle. La couleur, qui a beaucoup souffert, paraît avoir été assez pauvre. Certainement la Vierge et [Enfant Jédus, de la galerie de Vienne, peinte à la même époque, et qui peut passer pour l'œuvre la mieux venue de ce temps, a plus de charme. Sa couleur très fluide et très bien conservée, finement nuancée, est plaisante. Cependant quelle distance de cette œuvre gracieuse, mais affectée, aux cuivres ou aux bois contemporains! Ce qui s'y reconnaît le moins, c'est la grandeur. Durer a dû peindre cette Vierge pour satisfaire un amateur; il l'a fait avec soin, il s'est donné du mal, probablement pour plaire à son client : le cœur n'y est pas.
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Vers la fin de cette période, il semble cependant que le peintre ait un faible regain d'activité. On connaît au moins cinq tableaux qui sont datés de i5i6. La Vierge à I! œillet, conservée à la galerie d' Augsbourg, est assez froide et ennuyeuse ; d'ailleurs elle a considérablement souffert. Deux têtes d'apôtres sont à Florence. Elles sont exécutées très soigneusement : saint Jacques le Majeur a une barbe blanche, qui a dû exciter l'admiration des contemporains; les traits sont minutieusement observés, rendus avec précision : il manque un je ne sais quoi. Le peintre ne semble pas s'être intéressé particulièrement à ses modèles, il est resté froid. Aucun souffle ne l'a élevé au-dessus de lui-même. De cette même année, au moins, il nous a laissé un portrait dont la valeur documentaire est grande : celui de son maître Wolgemut à quatre-vingt-deux ans, un vieillard sec aux traits anguleux, aux lèvres minces, les yeux encore brillants d'intelligence. Ce devait être un madré compère. Un bon portrait d'ailleurs, bien étudié, quelque peu sec, sans les effets maniérés des apôtres. La couleur en est honnête mais sans éclat.
Il est singulier que, devant les portraits peints de cette époque, on n'arrive pas à éprouver beaucoup mieux que de l'estime. En effet les portraits dessinés contiennent des chefs-d'œuvre. Ils sont à vrai dire assez rares, et les meilleurs ont un caractère familial : Durer les a dessinés pour lui-même, pour fixer un souvenir, non pour en faire don aux personnages représentés. Le plus beau est peut-être un portrait de petite fille, daté de i5i5 ', et oùThausing, pour des raisons de ressemblance, veut voir la jeune sœur d'Agnès Durer. La pauvre enfant a eu la disgrâce de ne pouvoir être citée par les historiens de l'art, sans qu'ils fassent ressortir son air un peu stupide. Il est vrai, l'intelligence ne brille guère sur ce visage