‹ Albert DurerChapitre 61 sur 99 · CHAPITRE SIXIEME m · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME m

aux traits trop ronds, aux paupières lourdes. Mais quelle magnifique unité dans cette physionomie! Il n'est pas un trait qui n'y soit animé de cette douce vie végétative, qui est le propre des simples. Le trait de fusain y est large, simple, direct, dépourvu de la retenue que conserve le graveur sur cuivre, dépourvu aussi des coquetteries graphiques où se plaît Durer quand il a la plume à la main. C'est le plus régulièrement beau des portraits de cette époque. Le plus émouvant est le portrait de la mère de Durer1, daté de îôi^. L'inscription seule, ou plutôt les deux inscriptions qui figurent audessus de la date, suffiraient à créer cette émotion : « Ceci est la mère d'Albert Durer qui était âgée de 63 ans », et ensuite, d'une autre époque : « Et elle s'en alla en l'an îôi^, le mardi avant la semaine des Rogations, deux heures avant la nuit. »

Quant au dessin, il est effrayant. Le réaliste impitoyable, qu'était ce fils tendre, n'a épargné au visage de sa mère aucun des stigmates que l'âge y a laissés. Les nombreuses maternités avaient épuisé la pauvre femme, la lutte soutenue aux côtés de Durer l'ancien pour élever ses enfants avait émoussé son expression. Dans ce visage maigre et noueux, où les traits essentiels, le nez par exemple, ont pris une influence prépondérante, les yeux ne disent plus qu'une résignation lasse. A force de simplicité et de douleur vraie, le récit de sa mort, tel que l'a laissé son fils, est une espèce de chef-d'œuvre où le balbutiement de la langue réussit mieux qu'aucun artifice à traduire directement le sentiment : « JMa pieuse mère a porté dix-huit enfants, a souvent eu la pestilence, bien d'autres maladies graves, a subi la grande pauvreté, la moquerie, le dédain, les paroles ironiques, la crainte et la grande adversité, et elle n'en a pas eu de rancune. Au bout d'un an, au jour même où elle était tombée malade, en i5i4, le mardi, le 17 de mai, deux

heures avant la nuit, ma pieuse mère Barbe Durer s'en est allée chrétiennement, avec tous les sacrements, absoute des fautes et des châtiments par le pouvoir du pape. Elle m'a aussi donné sa bénédiction et m'a souhaité la paix divine avec beaucoup de belles leçons, afin que je me garantisse du péché. Elle demanda encore à boire le breuvage de la Saint- Jean et le fit aussi. Et elle craignait fortement la mort, mais elle disait qu'elle ne craignait point de paraître devant Dieu. Elle est morte péniblement et j'ai remarqué qu'elle voyait quelque chose d'affreux. Car elle réclama l'eau bénite, elle qui n'avait pas parlé depuis longtemps. Je vis aussi comme la mort lui donnait deux grands coups au cœur, et comme elle fermait la bouche et les yeux, et comme elle s'en alla dans la douleur. Je priai devant elle. J'ai eu de cela une douleur si grande que je ne puis l'exprimer. Dieu lui soit miséricordieux. »

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