‹ Albert DurerChapitre 63 sur 99 · CHAPITRE SEPTIEME n · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIEME n

les bois de cerf, les branches noueuses, les rinceaux, les pampres. Tout cela c'est vraiment, ajoute le même auteur, l'arsenal du gothique finissant. Et cependant l'ornement de Durer dépasse celui de ses prédécesseurs. Cela tient surtout, je crois, à ce qu'il y introduit un puissant goût plastique. Tous les objets y ont leur substance et leur surface propres. Quand ils ne relèvent que de la fantaisie, Durer leur crée une matière. Que l'on regarde les rinceaux des Armoiries au coq : ils ont une tenue qui fait dire aussitôt que leur constitution doit être à peu près celle de certaines algues. Ainsi avec des casques, des armoiries et des rinceaux, qui sont ses accessoires favoris, Durer a fait de magnifiques dessins d'ornement d'une invention et d'une richesse inépuisables, et qui ont été si souvent imités en Allemagne, qu'on pourrait dire qu'ils ont créé une espèce de style de l'armoirie. Ils montrent qu'au contraire de Holbein, Durer, s'il a profondément et passionnément écouté les leçons de grandeur et de simplicité que lui donnait la Renaissance italienne pour la représentation du corps humain, en a beaucoup moins reçu la grammaire ornementale.

Thausing, qui voulait que son héros eût tous les mérites, prétendait qu'il eût été architecte. Il est possible qu'il ait donné quelques plans de maisons. Dans son Instruction sur La fortification, il s'est montré curieux du plan des villes. Mais il n'y a rien de si opposé à l'architecture que son goût ornemental. On trouve dans son Instruction dur La manière de mesurer, un ou deux projets de monuments, l'un pour commémorer la défaite des paysans, l'autre pour rappeler la mémoire d'un ivrogne. Sans doute ce sont là des fantaisies qui n'ont jamais été destinées à l'exécution. N'importe, malgré leur verve facile, le style et la ligne, ces qualités indispensables d'une architecture, leur font entièrement défaut. On dirait que la rigueur imposée à l'architecture par sa matière et sa destination est une contrainte pour Durer. Il a esquissé un projet

de façade1, mais qu'il y a loin de là à la fantaisie disciplinée de Holbein dans le même genre! On sent que le dessin de Holbein est conditionné par les lignes de l'édifice — fût-ce même un édifice de fantaisie — qu'il veut orner. Durer ne suit que son caprice : il est quasi impossible de se rendre compte ce qu'eût été la maison qui eût reçu cette peinture. Nulle part la violence qu'il se fait, quand il est soumis aux lois de l'édifice, n'est plus apparente que dans un de ses dessins2 : il avait un fronton courbe à décorer, aux deux angles duquel il entendait mettre deux amours portant de longs vases de fleurs. Au mépris de toute espèce de logique, et, il faut bien le dire, de toute espèce de goût, il a incurvé les vases de manière à leur faire suivre la courbure du fronton.

Pourtant, Durer n'était certainement pas sans connaître, sinon un ornement très classique et très sobre, du moins cet ornement à la fois surchargé et grêle qu'emploie la première Renaissance et où s'attarde longtemps Venise. Il était même capable d'y déployer une fantaisie personnelle. Sans parler du fameux cadre de Y Adoration de la Trinité, on connaît de lui un diptyque en grisaille, dont les deux panneaux, qui représentent Samdon combattant les Philidtins1 et la Résurrection du Chr'ut, montrent des encadrements où se jouent avec la plus grande liberté, entre des motifs de ce style, des amours, des chèvres et des satyreaux. Mais pour être plus italienne que celle des armoiries, cette inspiration n'est pas plus architecturale.

Cependant cette impatience de Durer à se plier à des règles dans ses dessins d'ornement, alors qu'il se surveillait si exactement ailleurs, a son avantage : celle d'en faire un curieux inventeur. Comme il ne s'astreint point aux styles architecturaux de son époque, sa

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