‹ Albert DurerChapitre 64 sur 99 · CHAPITRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIEME

décoration a quelque chose d'intemporel. C'est ainsi qu'on sait de lui un ou deux projets de décoration murale, très légers, presque uniquement linéaires, où il s'inspire de l'antique avec une telle liberté que l'on évoque d'une manière absolument inattendue Bérain et même le style Louis XVI'. Une telle variété, une vénération de principes si opposés chez un artiste, dont l'œuvre, par ailleurs, présente une homogénéité si grande, est faite pour surprendre. Pour un peu elle décevrait, car, naturellement, les hommes, et surtout les critiques, n'aiment guère ce qu'ils n'expliquent point. Il faut pourtant accepter ce qui est, et se consoler avec l'explication que Durer n a jamais pensé que les idées ornementales qu'il confiait ainsi au papier dussent être soumises à d'autre règle que son caprice changeant.

Pourtant on errerait en pensant qu'il les a toutes gardées pour lui-même : le dessin que j'ai dit a été fait pour l'hôtel de ville de Nuremberg — encore qu'il n'ait pas été exécuté; et, de i5i5 à iÔ20 environ, Durer allait pouvoir déployer certains de ses dons d'ornemaniste au service de l'empereur Maximilien.

Maximilien a été un empereur malchanceux et populaire. On l'appelait le dernier Chevalier, mais, appliquée à lui, cette dénomination prend un peu de l'aspect qu'elle avait pour désigner don Quichotte. Il était beau, d'esprit brillant, un peu superficiel et léger, très imbu d'anciens romans et de ces ouvrages didactiques, pleins d'un allégorisme idéal, dont le Roman de ta rode est le modèle. Il adorait les beaux chevaux et les belles armes, aimait sincèrement les arts et les artistes, et sa familiarité était charmante. Un jour qu'il était à Nuremberg, les patriciennes de la ville cachèrent ses bottes, afin qu'il restât toute la nuit à danser avec elles. IVlais il fallait être maudit du destin pour être empereur à cette époque.

i . Voir L. 4°7-

Ses Allemands étaient bien disposés à lui faire fête, jusqu'à l'instant où il leur demandait de l'argent, qui eût été si nécessaire, pour établir un semblant d'autorité sur ce grand corps mal rassemblé qu'était l'Empire. Quand Maximilien parlait argent, personne nel'écoutait plus, et, comme il n'avait aucun moyen de coercition, il a passé sa vie à gueuser. Cette plaie a fait échouer toutes ses entreprises. Faute d'argent, son tombeau même, qu'il avait projeté magnifique, et pour lequel Pierre Vischer avait fondu deux statues, est resté inachevé. Il aimait donc les arts, mais sa situation l'obligeait à se contenter d'un art au rabais. Il voulut avoir son Triomphe : un Arc et un Cortège triomphaux, mais l'Arc et le Cortège devaient être gravés sur bois — ils restaient, dit W^œlfflin, sur le papier. Ce n'était donc pas pour un artiste, malgré sa bienveillance et son enthousiasme sincères, le mécène rêvé. Dès qu'il eut reconnu le mérite de Durer, il pensa l'attacher à son service. iVLais il ne fallait pas qu'il lui en coûtât trop, et Durer n'était pas homme à se contenter de viande creuse. L'histoire de leurs rapports financiers est comique et éclaire singulièrement la situation de l'empereur. En i5i2, JVlaximilien trouve un procédé élégant : il enjoint au Conseil de Nuremberg d'exempter Durer d'impôts. Seulement la combinaison ne plaît guère au Conseil, qui ne tient pas à ce que l'empereur protège les arts à ses frais. Alors c'est une scène de comédie. Comme Nuremberg est en très bonnes relations avec l'empereur, et ne veut pas lui tenir tête de front, les conseillers négocient avec Durer et arrivent à ce qu'il déclare renoncer à cette faveur. Le tour est joué. Trois années après seulement, Durer reçut de l'empereur une pension de cent florins par an. Elle lui était payée par le Conseil, mais prélevée cette fois sur les impôts ordinaires de Nuremberg à l'empereur. Ce qui surprend le plus, c'est que, cette pension, Durer la toucha régulièrement jusqu'à la mort de JVlaximilien, en îôicj. En cela il fut plus heureux ou plus habile que

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