‹ Albert DurerChapitre 65 sur 99 · CHAPITRE SEPTIÈME u · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME u

d'autres artistes, que son fameux tailleur sur bois Jérôme Andreae, en particulier, qui fut payé si irrégulièrement qu'il retint un certain nombre de bois destinés aux grands travaux de l'empereur, et ne consentit à les livrer à ses successeurs qu'après de laborieuses négociations.

Est-ce absolument au hasard, dès lors, que l'œuvre la plus personnelle qu'ait faite Durer pour Maximilien, soit justement datée de i5i5 ? Ce sont les illustrations du Livre de prières de l'empereur. A vrai dire les dates n'en sont point authentiques, mais tout concourt à démontrer qu'elles sont exactes. L'entreprise était assez singulière. L'empereur avait fait imprimer ce livre pour son usage personnel et pour les dignitaires de son ordre de Saint-Georges, par Jean Schcensperger à Augsbourg. Il en fit tirer tout juste dix exemplaires, sur grand format, dont on connaît quatre seulement. Le texte, qui est composé de magnifiques caractères noirs, d'une lisibilité parfaite, laisse libres des marges de parchemin. Ces marges, Maxilien résolut de les faire décorer par ses artistes, probablement pour faire ensuite graver leurs dessins. Il ne s'adressa pas seulement à Durer, car, outre les pages décorées par lui et qui se trouvent à Munich, il en existe d'autres à la bibliothèque de Besançon, à l'illustration desquelles Baldung Grun, Burgkmair et Hans Durer ont eu la part principale. Sur cinquante-trois feuillets de l'exemplaire de Munich, quarante-cinq sont de la main de Durer. Et l'œuvre de ses émules ne sert d'ailleurs qu'à faire ressortir sa maîtrise. Croquis et ornements sont dessinés à l'encre tantôt rouge, tantôt verte, tantôt violette. Il suffit de jeter un coup d'œil sur ces illustrations, et aussi de constater combien peu on en connaît de croquis préparatoires, pour se rendre compte que cette œuvre-là ne dut pas prendre beaucoup de temps à son auteur. Il y a apporté un peu de cette humeur primesautière de l'écolier qui parsème de croquis les marges de ses cahiers. Mais l'écolier ici est un maître.

N'importe, le processus de la création reste à peu près le même. Sans doute c'est une idée qui sert de point de départ, mais souvent le trait entraîne une idée secondaire : dans le hasard des lignes Durer voit se former une tête, aussitôt il la complète.

« Suivant ma conviction, écrivait le 8 mai 1811, à Cornélius, Goethe que tant de préjugés éloignaient de Durer, Albert Durer ne s'est jamais montré si libre, si spirituel, grand et beau que dans ces feuilles improvisées. » Il est difficile de dissocier en leurs éléments des pages 011 l'ornement, les sujets, les caractères eux-mêmes, composent une harmonie indivisible, bien que cette harmonie ait été désaccordée du fait que l'encre des dessinateurs a pâli, tandis que celle des caractères est restée d'un noir intense. Il le faut, cependant, car les feuilles livrent plusieurs des secrets de Durer. Les sujets sont extrêmement variés, et toujours étroitement reliés au sens même du texte qu'ils illustrent. Tantôt ce rapport est direct : un Saint Sébastien et une Sainte Barbe orneront les pages qui leur sont consacrées. Tantôt l'artiste, plus libre, recourt à l'allégorie. En face de la prière à réciter à l'article du trépas, un chevalier tire son épée contre la Mort. Souvent, enfin, Durer s'amuse franchement à interpréter son texte dans un ton ironique. « Propriae meae fragilitatis cum gratiarum actione in Deum loquitur » : c'est un médecin qui regarde anxieusement sa propre urine dans une fiole. « Et ne nos inducas in tentationem » : c'est un renard qui joue de la flûte pour attirer des poules. Ailleurs la confiance en Dieu est symbolisée par de braves bourgeois endormis à l'église. Il ne faut point croire, cependant, que ce ton emprunté des anciens fabliaux soit le seul qu'on trouve dans les sujets du Livre de prières : le Saint Sébastien est extrêmement antique et classique. Un Hercule qui combat les Stymphalides est beaucoup plus large et beaucoup plus pur que l'ancien dessin, ou que l'ancien tableau sur le même sujet. De même, les Amours, les candélabres de la Renaissance figurent dans

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