‹ Albert DurerChapitre 67 sur 99 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

sont, pour Durer, un peu rondes et d'une grâce trop facile et molle. Quant au Cortège, il est sorti d'une immense enliminure, commandée par Maximilien à ses iniaturmîstes ordinaires, et qui déploie, sur des mètres et des mètres, les imaginations des deux complices, Kœlderer et Stabius. Des batailles sont peintes sur des enseignes, des chars s'avancent, des pièces d'artillerie, des fourgons, et la suite interlope que traînent les armées. Tout cela s'exécuta de \boj à i5n, en des couleurs d'une vivacité exquise, en un dessin très incorrect, mais qui, quelquefois, ne manque pas d'une naïveté piquante. Quant aux bois — qui sont cent trente-huit en nombre — ils furent exécutés de i5i6 à 1S26. On peut être assuré que Durer n'y travailla guère. Rien n'est moins durerien que leur style, et l'on s'accorde à penser qu'il en faut attribuer le mérite à Burgkmair. Le maître s'est borné à dessiner à la plume des cavaliers porteurs de trophées', qui n'ont pas été conservés dans l'exécution. Et leur style mâle, leur grandeur repoussent, mieux qu'une analyse minutieuse, toute attribution du Cortège à Durer.

Lorsqu'on représente l'artiste, absorbé par les commandes de l'empereur, et leur sacrifiant son temps, au point d'être obligé de renoncer à toute autre activité, il semble donc bien qu'on exagère. Ce raisonnement paraît quelque peu enfantin à qui songe à l'activité déployée par le maître de i5io à i5i5 alors qu'il travaillait pour lui-même. Que lui demande JVlaximilien, après tout? Un travail d'entrepreneur. Des croquis admirables et improvisés comme ceux du LtLvrede Prières, des dessins sur le bois, que sa main sûre d'elle n'est pas longue à tracer, et pour lesquels on lui fournit non seulement un canevas, mais même un projet graphique. Quoi encore ? Un bois : les Salntd Patroiu de I! Autriche, qui ne dépasse guère ses productions commerciales. Le seul ouvrage minutieux qu'il livre à l'empereur,

c'est un travail d'orfèvre, une nielle ronde connue sous le nom du « pommeau d'épée » , et qui, dans de toutes petites dimensions, montre une Crucifixion. Le pommeau est célèbre surtout, parce que, n'étant pas destiné à la gravure, les épreuves qu'on en a, et qui sont des épreuves d'essai, sont extrêmement rares. Mais qu'est cette nielle avec toute sa finesse, au prix de la Mélancolie ou du Saint Jérôme /Non, les commandes de l'empereur ne suffisent pas à expliquer la relative pauvreté de la production de Durer. On dirait qu'il prélude déjà à la grande fatigue qu'il éprouvera à la fin de sa vie — dix ans plus tard

— et qu'a réussi à soulever seulement son voyage des Pays-Bas. Pourtant jamais Durer n'avait eu tant et de si belles occasions.

Sa situation officielle ne lui apportait pas seulement des commandes ennuyeuses : elle le mettait en relations avec les personnages les plus célèbres de son temps. A la Diète d' Augsbourg, en i5i8, il fut avec ses amis Gaspard Nutzel et Lazare Spengler, le Secrétaire du Conseil, l'un des représentants de sa ville. Il était l'un des favoris de l'empereur, qu'il dessinait au fusain « dans sa petite chambre » comme le porte un dessin conservé à l'Albertine1. Il est probable que l'entourage de IVLaximilien le pressait de demandes de portraits

— au moins dessinés. — Or il est sorti extrêmement peu de chose de tout cela. La production de Durer, à cette époque, est plutôt moins abondante que celle de ses dernières années, où le souci de sa santé et de ses livres l'absorbait, dit-on. Ses études de la Diète n'ont donné guère lieu qu'à deux œuvres importantes : le portrait de l'empereur et le portrait sur cuivre d'Albert de Brandebourg, cardinal de JMayence, appelé le Petit Cardinal.

Sous le nom de Portrait de l'empereur il faut, à vrai dire, entendre plusieurs ouvrages : deux peintures à l'huile, dont l'une, la meilleure de beaucoup, est au Musée de Vienne, et dont l'autre,

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qui a beaucoup souffert, mais qui a dû manquer toujours de caractère, est au Musée germanique de Nuremberg. L'une et l'autre sont assez froides et hâtives; elles ont d'ailleurs été exécutées après la mort de l'empereur, qui advint le 12 janvier de l'année îôio,. Quant aux deux bois représentant Maximilien, datés l'un et l'autre de la même année, leur destination doit avoir été surtout commerciale : Durer profita de 1 actualité pour les répandre et les vendre. L'un d'eux au moins, celui qui montre le buste de l'empereur sans entourage ornemental, a plus d'accent que les tableaux : phénomène trop fréquent pour surprendre chez Durer. Seul le Petit Cardinal est un authentique chef-d'œuvre. Albert de Brandebourg était populaire dans le clan des humanistes, qui commençait à devenir le clan des réformateurs. Il aimait la magnificence, favorisait les arts, avait pour chapelain Spalatin et protégeait Ulrich de Hutten, qui le payait en flatteries. Un pauvre homme d'ailleurs, qui manquait moins d'intelligence que de caractère, comme il le montra par sa douteuse conduite pendant les troubles religieux. Durer ne l'a pas flatté. La longue figure, assez molle, dénote plus de contentement de soi que d'esprit.

A part ces travaux, qui se rattachent à l'existence officielle de Durer, trouve-t-on, à cette période, de ces ouvrages, comme il y en a tant dans la vie de ce grand chercheur, où il fait le point, où il enregistre un nouveau progrès, une nouvelle acquisition, pour lui seul, quelquefois? Un cuivre, délicieux certes, l'un de ses plus populaires, dont le métier gris, nuancé et tendre égale en délicatesse ce qu'il a fait de meilleur : Saint Antoine lisant dans un paysage devant une ville qui s'étage sur une colline. Que cela est mièvre cependant auprès des grands cuivres de i5i3 ! Des Madones entièrement froides, où la grandeur est recherchée aux dépens de l'expression, et dont l'une seulement, celle qui allaite l'enfant, manifeste une tentative de construction par un réseau de

courbes, qui se complètent et s'équilibrent. Un groupe caricatural de paysans au marché, mais qui n'a ni la vivacité franche, ni l'arabesque piquante des danseurs villageois de îôi^. Kncore ces cuivres sont-ils ce qu'il y a de meilleur. Les quelques tableaux de sainteté : la Vierge de Berlin ou la Sainte Anne du Metropolitan iVLuseum de New-York, datées l'une de i5i8, l'autre de i5io,, sont d'une froideur glaciale, et c'est en i5i8 que Durer a peint l'un des plus mauvais tableaux de sa carrière, la Lucrèce de Munich, pour laquelle il a pourtant réutilisé un dessin d'un temps plus heureux': grand nu d'une désagréable carnation rosâtre, dont le corps, dessiné correctement, et qui se découpe brutalement sur un fond sombre, est surmonté d'une tête renfrognée. L'attitude maladroite et gauche ferait croire à un peintre qui ne s'est jamais familiarisé avec le dessin italien. Qui reconnaîtrait le Durer des deux Adam et Eve, du cuivre de i5o<4 et des tableaux de 1607 ?

A des œuvres comme celles-ci, les commandes de l'empereur, qui, j'ai cherché à le montrer, n'ont pas dû être très absorbantes, ne peuvent servir d'excuse. Il faut qu'il y ait chez Durer une espèce de fléchissement de la faculté créatrice, une lassitude. Il est devenu pourtant un homme aisé, un artiste apprécié des princes de son pays. Manque-t-il dans sa patrie de ces excitants intellectuels, sans lesquels certains artistes ne peuvent produire? Von Bezold a soutenu que chaque fois qu'il retourne dans sa patrie il retombe. Ce n'est pas tout à fait exact. De i4gS à i5o6 il n'avait pas quitté Nuremberg, et ces années étaient des années de production magnifique. Près de lui il a toujours son ami Pirkheimer, et la fermentation intellectuelle du petit groupe d'humanistes se double d'une fermentation religieuse. Mieux vaut avouer franchement que nous n'avons point le mot de l'énigme.

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