‹ Albert DurerChapitre 70 sur 99 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

témoignèrent de la plus grande humilité envers moi en s'inclinant profondément. »

A Bruges, plus de soixante personnes le reconduisent aux torches. A Gand, nouvelle réception. Les peintres le comblent de cadeaux. Un élève de Raphaël, Vincidor de Bologne, veut faire son portrait. Ce ne sont point ses seuls confrères qui l'accueillent ainsi. Dans toutes les classes de la société, on tient sa compagnie à honneur. A Anvers, ville commerçante, sans doute, il fréquente surtout des marchands, des « facteurs », sorte de consuls. .Mais à Bruxelles les seigneurs veulent assister au repas que lui offre Bernard Van Orley. La tante de l'empereur, Madame Marguerite — qui n'aime pourtant point sa peinture — l'accueille favorablement. Et le roi Christian de Danemark, qui l'a mandé en hâte à Bruxelles pour faire son portrait, l'invite à un banquet entre ses hôtes princiers.

Durer n'était pas homme à laisser échapper ces bonnes dispositions. Il avait emporté avec lui, non seulement de très nombreux exemplaires de ses principales œuvres gravées, mais aussi des ouvrages de ses élèves Schaeufelein et Baldung Grun — ce qui prouve qu'il était meilleur commerçant que ne veulent le laisser entendre la plupart de ses biographes. Ses gravures, il en vendit un bon nombre — et il en enregistre soigneusement les prix — , il en donna quelques-unes, mais, surtout, il est vrai, il en échangea beaucoup. Contre les objets les plus hétéroclites : étoffes de luxe, qu'il avait toujours aimées, et phénomènes de toutes sortes, car il avait le goût collectionneur de presque tous les hommes de la Renaissance, et la curiosité universelle qui nuit au discernement. Puis il acheta aussi de riches cadeaux pour ses amis de Nuremberg.

D'autre part, il ne paraît pas avoir exagéré les privations. Parmi ces liesses flamandes, au cours des fêtes de l'entrée de Charles- Quint à Anvers, entre ces cortèges où figuraient des jeunes filles

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nues, dont il s'approchait sans vergogne, comme il l'a avoué au grave Melanchton, pour mieux les contempler, il semble avoir mené assez joyeuse vie. C'est bien souvent que revient dans son journal la mention des sommes qu'il a dépensées pour boire, ou perdues au jeu. Aussi quand il écrit, suivant une habitude de jérémiade qui lui est familière, qu'il a eu désavantage dans toutes ses actions, dépenses, ventes et autres opérations aux Pays-Bas, dans tous ses rapports avec les classes riches, ne le plaignons pas trop. Peut-être qu'il n'a pas mis grand' chose de côté, mais c'est qu'il l'a bien voulu. D'ailleurs, il n'avait pas à se donner beaucoup de mal pour trouver de l'argent. Ses compatriotes de la députation de Nuremberg, venus pour rendre hommage au nouvel empereur, fiers de la considération qui rejaillissait sur eux de la compagnie de ce peintre illustre, le défrayaient de tout, alors qu'il était avec eux. Et à Anvers il trouvait, autant qu'il en voulait, des banquiers bénévoles : au seul Alexandre ImhofF^a famille Imhoff était alliée à celle de Pirkheimer, et lui-même était parrain d'un Imhoff, petitfils de son ami) il emprunta cent florins d'or.

En dehors de ses gravures, l'une des monnaies d'échange de Durer, c'étaient les œuvres mêmes qu'il exécutait sur place pour ses protecteurs, ses relations ou ses clients. Il n'avait guère eu, primitivement, l'intention de peindre, puisqu'il n'avait point emporté ses couleurs, et que, d'abord, il en dut emprunter à Patenier. IVlais le plus clair de sa production demeura le portrait dessiné. Tous ces ouvrages ont un air de parenté. Ils étaient exécutés au fusain, probablement fort vite, sur de grandes feuilles. Il s'en est fatalement perdu un grand nombre, de ceux dont il parle. Mais il s'en est conservé assez pour notre admiration. Jamais le pouvoir de domination d'un artiste sûr de lui n'a été poussé plus loin. La manière dont il s'empare d'une physionomie, dont il en dégage les traits caractéristiques, dont il subordonne le reste de ces traits, est

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