CHAPITRE HUITIÈME i
largeur, d'une hardiesse magnifiques : le portrait d'Ulrich Varnbuler, égal à ses plus beaux fusains.
Or cette fermentation, apparemment, reste stérile. Presque rien de tout cela n'a été exécuté ou achevé. Entre iÔ2i et 1626, l'œuvre de Durer ne comprend que de rares bois et de rares cuivres, point du tout de tableaux.
On a beaucoup épilogue sur cette retraite de Durer. Elle apparaît comme un phénomène d'autant plus singulier qu'elle arrive après une période d'effervescence, et qu'elle n'est point définitive, en ce sens que l'année 1626, si proche de la mort du maître, est une des plus riches et des plus fécondes de sa vie.
Pour autant que l'on puisse tenter une explication avec les quelques rares jalons que fournit l'histoire, il est permis de chercher les motifs de cette paralysie temporaire dans l'état physique et moral de l'artiste à cette époque.
Ce sont pour lui des années sombres. D'abord Durer, qui ne semble jamais avoir eu une constitution très vigoureuse, est un malade : dans les Pays-Bas il avait été gravement atteint d'une crise, où l'on a vu une espèce de fièvre paludéenne. Alais ses préoccupations sont surtout religieuses. Il vaut la peine de s'y arrêter, car, si la question est d'une importance capitale pour les dernières années de Durer, elle a été l'objet de commentaires bien propres à obscurcir sa psychologie. Le grand défaut de la plupart de ces commentaires, c'est de manquer totalement de recul historique. On a voulu faire de Durer un des héros de la Réforme. Il faut s'entendre.
Que, dès l'origine, Durer ait été partisan de Luther, nul ne s'en étonnera. Ce qu'on ne distingue pas bien nettement en France, c'est qu'en i5i7, quand Luther cloue ses propositions à la porte de la cathédrale de ^Vittemberg, il a derrière lui tout ce qui est intellectuel en Allemagne. Sa querelle, c'est un épisode de la lutte
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de la Renaissance contre la scolastique. Ni ses partisans, ni ses adversaires ne considèrent que celui-là soit plus grave que l'ancienne dispute de Reuchlin contre les théologiens de Cologne, pour laquelle tous les humanistes se sont passionnés. Luther, excellent latiniste, moine augustin, ami de Melanchton, neveu de Reuchlin, représente une certaine aristocratie de l'intelligence contre les ordres mendiants méprisés pour leur grossièreté. Le cercle des amis de Durer à Nuremberg se déclare pour lui. Scheurl le célèbre avec enthousiasme. Quant à Pirkheimer, il a déjà été fort mêlé à l'affaire Reuchlin, il a probablement collaboré aux Epîtres des hommes obscurs, satire due principalement à Ulrich de Hutten. Son adhésion ne peut faire de doute. Puis c'est Lazare Spengler, le secrétaire du Conseil. Bref, tout l'entourage de Durer est luthérien; il n'y a pas grand miracle qu'il le soit. Cela posé, il est bien vrai que Durer mit dans son luthéranisme autre chose que ses savants amis. C'était, profondément, un esprit religieux. Dans ces luttes — et c'est lui qui voyait le plus loin — il reconnut bien plus qu'une cabale. Il y a une émotion singulièrement intime dans la lettre qu'il écrit, au début de 1S20, à Spalatin : « Et si Dieu veut que je parvienne au Docteur Martin Luther, je le portrairai avec soin et le taillerai en cuivre, pour que le souvenir de ce chrétien, qui nia tiré de grandes ango'udes, se conserve longtemps. » Ce sont là des mots qui partent du cœur. Cependant le plus puissant, le plus étrange témoignage de son enthousiasme, c'est dans son journal qu'il le donne. Soudain, le vendredi d'avant la Pentecôte, il apprend l'enlèvement de Luther par des cavaliers, au retour de la Diète de Worms. On sait que cette attaque n'était qu'une feinte de Frédéric le Sage, protecteur de Luther, pour soustraire celui-ci à ses ennemis. Mais elle consterna ses partisans, qui n'étaient point dans le secret. Et soudain, entre deux énumérations de dépenses, voici que jaillit un passage d'une éloquence brûlante et lyrique.