‹ Albert DurerChapitre 74 sur 99 · CHAPITRE HUITIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIEME

Invocations à Dieu et au Christ, imprécations contre la papauté, qu'il regarde comme l'instigatrice du crime, se succèdent, entrecoupées, dans ce morceau, qui atteint à une véritable beauté d'émotion, parce qu'il frémit directement des mouvements du cœur, et que l'on n'ose traduire, crainte de l'affaiblir. Durer pleure, non pas un homme, un savant, mais bien celui « qui l'a tiré des grandes angoisses », comme il écrivait à Spalatin, par sa prédication évangélique. Sa naïveté même est touchante de maladresse. A qui fait-il appel pour continuer l'œuvre de Martin Luther? A Érasme de Rotterdam, qui, après avoir enseigné des doctrines fort semblables à celles de Luther, prenait grand soin depuis plus d'une année de séparer sa cause d'avec la sienne, et déclarait que, s'il avait prévu cet esclandre, il aurait écrit autrement ou n'aurait pas écrit du tout certains de ses ouvrages.

Avec cette âme de feu, il était inévitable que Durer allât plus loin que la plupart de ses amis les humanistes, plus loin que son ami Pirkheimer, probablement plus loin que Luther lui-même, car on a la preuve de ses relations avec Carlstadt, qui, dès iÔ2i, avait commencé de recommander la destruction des images, et que Luther désavoua violemment.

Seulement il ne faut point donner trop de précision à ce qui, dans l'esprit des hommes de ce temps, demeurait assez confus : en 1Ô20, alors que Luther avait déjà attaqué la messe, les Ebner, pour l'honorer, lui envoyaient un ornement sacerdotal. En 1627, le rituel du même Luther, pour l'Électorat de Saxe, conservait encore la messe en latin. Avec ces façons identiques, la confusion naissait fatalement. Puis, aune époque où tout le monde était convaincu de la supériorité du Concile sur le pape, les insultes à la papauté étaient loin d'avoir la même gravité de sens qu'aujourd'hui. Tant que les hommes, d'autre part, n'ont pas eu conscience que les

doctrines, auxquelles ils adhéraient, pussent les séparer de la

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communion catholique, il n'est pas permis de supposer que leurs intentions allassent au delà d'une réforme qui paraissait indispensable à tous les bons esprits.

Le fait est que Pirkheimer, dont l'évolution est très bien connue, se détourna assez rapidement du parti de Luther. Le fait est aussi, sans aucun doute, qu'il n'avait jamais conçu qu'il pût quitter le sein de l'Église, où il avait été nourri.

En iÔ20, lorsqu'il avait été excommunié nommément avec Lazare Spengler, il n'avait vu dans cette mesure qu'un mauvais tour de son ennemi Eck, contre qui il avait écrit une satire très violente, et il s'était soumis sans difficulté. Bien des raisons devaient le retourner contre ses anciens amis. D'abord, le tempérament même de Luther le rendit promptement odieux aux humanistes. Son ton, devenu de plus en plus violent, de plus en plus populaire, leur répugnait. Cette antipathie, qui est surtout vive chez Erasme, existait aussi chez Pirkheimer. Puis les événements ébranlèrent profondément celui-ci. Ces débuts de la Réforme, de iÔ2 2 à 1627, sont une triste époque. Les conséquences de la destruction des anciens cadres religieux se manifestent d'une manière effrayante d'abord. Les cadres sociaux éclatent avec eux. Guerre des chevaliers, guerre des paysans, ce sont des guerres inexpiables, où la religion sert de manteau aux pires atrocités, et qui, malgré la prudence de Nuremberg, ont leur répercussion jusque dans ses murs. Puis Pirkheimer souffre dans ses propres affections. La Réforme est introduite à Nuremberg par Spengler et par le prédicateur Osiandre, avec des formes qui sont souvent d'une brutalité odieuse. La plus majestueuse victime fut la grande abbesse des Clarisses, cette Charité Pirkheimer, sœur chérie de l'érudit, femme elle-même du premier mérite, très liée avec Durer, et dont les lettres sont charmantes d'enjouement et de noblesse. Quiconque lit avec un esprit non prévenu l'histoire de la longue résistance de cette femme

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