CHAPITRE HUITIÈME i
contre le Conseil, qui cherche à imposer la doctrine nouvelle au couvent, contre les familles qui en arrachent par force leurs filles, est forcément du côté de l'abbesse. Il n'y a guère qu'un mot pour qualifier la conduite tenue à son égard, c'est un mot très moderne : muflerie. Les historiens protestants cherchent à l'excuser par les nécessités de l'heure : possible, mais Pirkheimer, qui avait rédigé une défense des Religieuses, magnifique de ton et d'élévation, en fut ulcéré. Il ne pardonna jamais à Spengler dont il avait été l'ami, et qu'il couvrit désormais d'injures, car il était irascible. Et toutes les querelles auxquelles il fut mêlé le rapprochèrent de plus en plus de la cause catholique.
D'aucuns y ont vu un reniement — il n'y aurait eu reniement que s'il y avait eu rupture. Pirkheimer n'avait jamais pensé que les nouvelles doctrines fussent un obstacle à ce qu'il demeurât dans le giron de l'ancienne Eglise. Ces doctrines, il continua d'en professer une bonne partie, mais dans une mesure où beaucoup de catholiques les professaient. En revanche, il s'aigrit de plus en plus contre les hommes. Les lettres qu'il écrivait à la fin de sa vie à ses amis, à Zasius, à Kilian Leib, à Tscherte, sont pleines d'imprécations contre les sectateurs de Luther.
J'ai insisté sur cette réaction caractéristique de Pirkheimer. Est-il permis d'en supposer une analogue chez Durer? En toute sincérité il est bien difficile de se prononcer. Evidemment, l'amitié entre les deux hommes est demeurée inaltérée jusqu'à la fin, mais Durer n'était pas homme à abdiquer son quant à soi, même entre les mains de son meilleur ami. Il est vrai que le prestige intellectuel de Pirkheimer était grand.
Durer sans doute était allé plus loin que lui, mais le recul de Durer de ses théories extrêmes est certain : la préface de Y Instruction dur la manière de mesurer contient des traits fort nets dirigés contre les destructeurs d'images. Jusqu'où alla ce recul? il est
impossible de le conjecturer. Toutefois il est indispensable de dire un mot d'une affaire singulière, à laquelle Durer fut certainement mêlé, et qui dut le consterner. Trois de ses élèves : Georges Pencz, qui avait exécuté les peintures de l'hôtel de ville sur ses dessins, Hans Sebald Beham et Barthel Beham que l'on appelle généralement les petits maîtres, beaucoup plus doués que Pencz, graveurs exquis qui avaient développé la leçon de Durer dans le sens d'une Renaissance moins imposante, mais plus gracieuse, ces trois artistes furent poursuivis en 1624 devant le Conseil, à la fois pour leurs théories sociales et pour leurs théories religieuses, qui tenaient de Munzer et des anabaptistes, et bannis de la ville. Leur interrogatoire jette un jour étrange sur le trouble des esprits à cette époque. Quand on demande à Pencz s'il croit que Dieu existe, il répond qu'il conçoit à peu près Dieu, mais qu'il ne sait pas quelle idée il doit s'en faire. Que pense-t-il du Christ? Rien. Croit-il au Saint Evangile et à la parole de Dieu contenue dans l'Ecriture? Cela lui est impossible. Que pense-t-il du Saint-Sacrement? Rien. Que pense-t-il du baptême? Rien. On conçoit quel scandale cette profession d'athéisme devait être pour l'âme religieuse d'un Durer, pour son cœur à qui Dieu était sensible.
Dans sa fameuse lettre à Tscherte, Pirkheimer se vante d'avoir été bon luthérien, « comme feu Albert ». C'est en effet tout ce que peut dire l'historien, après une étude consciencieuse. Durer a été bon luthérien, c'est-à-dire qu'il a pensé que Martin Luther apportait à la vieille Eglise à la fois des réformes utiles et surtout une vie nouvelle dans le domaine moral. En faire un protestant, c'est autre chose : d'abord parce que le mot n'existait pas, et surtout parce que rien ne démontre que, plus perspicace que la plupart de ses contemporains, il ait imaginé qu'il fût impossible à l'Eglise de s'intégrer les doctrines nouvelles. Le seul point qui soit hors de doute, quand on connaît sa nature, c'est qu'il a été,