‹ Albert DurerChapitre 76 sur 99 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

depuis iÔ20 jusqu'à sa mort, assiégé de préoccupations religieuses.

Une autre raison de l'inactivité artistique de Durer au cours de ces années, c est le temps qu'il consacre alors à ses ouvrages théoriques. De ces ouvrages il n'en publia que deux : Y Instruction dur la manière de mesurer, qui parut en i52Ô, et le Traité dur la fortification des villes, châteaux et bourgs, qui parut en 1627. Quant à son ouvrage principal, le Traité des proportions du corps humain, il n'eut pas le temps d'en achever la préparation, et l'édition parut en 1628 seulement, par les soins de sa veuve et du fameux tailleur sur bois Jérôme Andreae. Il s'ajoute encore à cela divers manuscrits assez importants, et dispersés un peu partout. Cela fait une œuvre déjà importante par le volume.

En réalité Durer n'a cessé d'y travailler toute sa vie, et ses dernières années marquent seulement la période particulièrement active de ses recherches théoriques. Ce n'est point surprenant : j'ai dit, déjà, que Durer était un Grilbler, comme on dit en allemand, qu'il aimait à tourner et à retourner dans son esprit, souvent à compliquer, toutes sortes d'idées. Il va sans dire que celles qui se rapportaient aux raisons profondes de son art, devaient faire pour lui un sujet de réflexion privilégiée. Durer était aussi, il faut bien le confesser, un écrivailleur : il faisait des vers très plats, comme la plupart de ses contemporains; il avait la démangeaison d'écrire et il a énormément écrit, bien que la plupart de ses lettres soient perdues. A Venise, on le voit veiller jusqu'à une heure du matin pour correspondre avec ses amis. Ce qui lui nuit, c'est un défaut général de composition et de liaison des idées, et qui se remarque aussi bien dans ses ouvrages que dans ses notes, où il pouvait être excusable. Les observations, les remarques de détail sont souvent remarquables; l'ensemble est touffu et assez pénible. Cela tient probablement, d'abord, à ce que Durer se servait d'un instrument extrêmement défectueux : la langue allemande, alors balbutiante

et dénuée de logique. Seule la culture antique était capable de remédier à ces inconvénients : de fait les ouvrages des humanistes, composés en grec ou en latin, ont une autre ordonnance. Mais Durer, qui était un autodidacte jusqu'à un certain point, connaissait médiocrement les langues anciennes. Néanmoins ses livres eurent un grand succès : pour leur donner plus d'universalité, on les traduisit rapidement en latin et en français. Un Poussin s'en servait encore. Et ce succès est, après tout, fort explicable. Nous commettons probablement une erreur de perspective en y cherchant l'expression d'une esthétique. Le dessein de Durer était avant tout pratique, et ce sont des recettes que ses contemporains devaient d'abord chercher chez lui. Son Instruction dur La manière de mesurer est un traité de géométrie. Son Traité des proportions lui-même est destiné à apprendre aux artistes comment on dessine des figures correctement. Il est bien remarquable, à cet égard, de rappeler que les idées de Durer semblent s'être modifiées, depuis l'époque où il procédait à ses constructions géométriques pour dessiner un homme et une femme de stature idéale. Dans le Traité des proportions A se garde de rechercher ce qui pourrait ressembler à un canon de beauté. Lorsqu il expose une méthode, il l'applique non seulement à un homme et à une femme de stature normale, mais aussi à des figures plus ramassées et plus allongées. Quand il construit un visage au moyen d'un quadrillage, il en étudie systématiquement toutes les déformations. Ce qu'il veut montrer, c'est qu'il y a des rapports à respecter dans toutes les figures humaines, même celles qui sont anormales. Sans doute il ne s'est pas défendu d'exprimer, à bâtons rompus, dans ses notes et dans ses livres, des remarques et des jugements, dont la portée excède la simple pratique de l'art de dessiner. Ses préfaces sont à cet égard assez riches, comme aussi, dans le Traité des proportions, un certain nombre de pages qu'on a coutume de désigner sous le nom de « digression esthétique ». Est-ce à dire que

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