‹ Albert DurerChapitre 78 sur 99 · CHAPITRE HUITIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIEME

l'année suivante, en 1624, il représentait son ancien mécène, Frédéric le Sage, le protecteur des luthériens, maintenant envahi par la graisse. JVLais le Pirkheimer et le Melanchton dépassent en intensité d'expression et de vie les deux princes. L'amitié guidait le burin de Durer.

Pirkheimer est un vieil homme, mais sa ligure, en s'empâtant, a conservé cependant le relief de sa forte ossature, ses traits se sont épaissis sans perdre leur caractère. A qui viendrait-il l'idée de remarquer l'extraordinaire finesse avec laquelle sont traités les cheveux, tant leurs masses forment un puissant relief? Pour Melanchton, cet esprit exquis et merveilleusement lettré, qui fut longtemps l'agent de liaison de Luther avec les humanistes, et qui resta en faveur près d'eux, alors que les affaires se furent gâté 2s avec le réformateur, il venait souvent à Nuremberg pendant les années qui précédèrent son portrait, et il y avait participé à fonder l'école latine par laquelle la ville, tout imbue des doctrines nouvelles, voulait remplacer l'enseignement des ordres religieux. C'était donc une amitié assez récente de Durer, mais les deux hommes semblent avoir éprouvé l'un pour l'autre une de ces sympathies immédiates, pour lesquelles le temps ne compte pas. Dans l'inscription latine du portrait, Durer se défend d'avoir pu peindre l'esprit du « doux » Philippe. Pourtantn'est-ce pas un merveilleux portrait psychologique, ce visage qui respire l'intelligence et la bonté? On se demande si Durer n'a pas cédé au désir d'embellir son ami sans l'affaiblir. Car Melanchton, si l'on en croit les autres images qui restent de lui, devait être singulièrement laid : il tenait de Socrate et d'un vieux mendiant.

De la même année 1626 date aussi le portrait gravé d'Erasme. C'est, à l'égard de l'arrangement et des accessoires, une des œuvres maîtresses de Durer, mais c'est un peu une image officielle, qui manque d'expression et même de ressemblance. L'humaniste, qui

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avait pressé Durer de l'achever d'après les croquis qu'il avait recueillis aux Pays-Bas ', lors de leur rencontre, en fut déçu. « Si mon image me ressemble peu, écrivait-il, cela n'est pas surprenant. Je ne suis plus celui que j'étais il y a cinq ans. »

Les deux portraits peints de Jérôme Holzschuher et de Jacques IViuffel sont peut-être les deux plus forts, par la puissance et l'intensité d'expression, qu'ait peints Durer. S'il faut les en croire, le vieux Jérôme Holzschuher ne devait pas être facile à vivre, et la blancheur de la barbe et des cheveux ne l'avait guère adouci. iVIuffel, on le voit à son comptoir, fin compère, prêt à déjouer les ruses des marchands malhonnêtes, mais recourant peu pour luimême aux moyens obliques, traitant les affaires largement. Ces deux images s'emparent si immédiatement du spectateur, qu'il ne se demande guère comment elles sont dessinées ou peintes. Le dessin est magistral ; quant au métier de peinture, il est franc, sans secrets, sans coquetterie, mais aussi sans agrément spécial. La couleur du Holzschuher n'est pas, il faut l'avouer, des plus harmonieuses, certains rapports y sont légèrement aigres. La même année, Durer peignait encore à l'antique Jean Kleberger, le futur gendre de Pirkheimer, dans un médaillon; mais cet ouvrage, bien que d'un modelé puissant, est assez froid, sans doute à cause de l'étrange parti adopté par le peintre.

Le grand diptyque appelé généralement les Quatre Apôtres — bien que l'un des quatre soit saint Marc, qui fut seulement évangéliste — ou les Quatre tempéraments — bien que cette désignation s'appuie seulement sur l'autorité de Neudoerffer, un presque contemporain, à vrai dire — est considéré ajuste titre comme le testament artistique et intellectuel d'Albert Durer. Deux grands panneaux sur chacun desquels se trouvent seulement deux grandes figures,

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