CHAPITRE HUITIEME
l'une au premier plan, l'autre à demi cachée par elle. Un fond sombre, pas un accessoire qui puisse détourner l'imagination. L'œuvre est d'un sérieux, d'une gravité sans partage. En même temps, c'est celle où Durer se montre le plus complètement peintre, celle qui témoigne le mieux, avec cinq ans de retard, de la fécondité des leçons qu'il avait reçues dans les Pays-Bas. Le registre cependant en est plus profond, plus sombre que celui de la peinture néerlandaise. Mais, surtout, quel peintre du Nord aurait osé rivaliser avec ce dessin, avec ces draperies d'une grandeur si absolue?
Il n'y a point de trace de gentillesse, d'élégance cherchée dans ces hommes faits. Aucune douceur mièvre ne se lit dans le visage de saint Jean. Quant au saint Paul, appuyé sur son glaive, et dont le manteau blanc, au modelé verdâtre, est un magnifique morceau de peinture, son aspect est terrible, plus terrible dans son calme menaçant, que saint JMarc dont les traits respirent la colère.
Que Durer attribuât à son œuvre plus qu'une valeur artistique, cela ne peut faire l'objet d'aucun doute : il la dédia à ce même Conseil auquel, en 162,4, il faisait remarquer, non sans amertume, le peu que sa ville avait fait pour lui, et au bas de chaque panneau il inscrivit, à l'adresse expresse des gouvernements séculiers, de graves paroles extraites des œuvres de ceux dont il venait de représenter les figures. Ces paroles ont un sens tout à fait clair : elles sont dirigées contre les sectes nouvelles qui se dressaient chaque jour, et à la séduction desquelles Durer avait probablement cédé quelque temps. Ainsi elles marquent son recul. Y peut-on voir aussi une malédiction adressée à la vieille Eglise catholique? Ce sens est moins évident. Il est soutenable, sans doute, puisque, plus tard, lorsqu'il fit cadeau de l'œuvre à JMaximilien de Bavière, le Conseil de Nuremberg affectait de croire que ces inscriptions pussent mécontenter les jésuites. Quant au fait d'avoir donné le pas à saint Paul, l'apôtre favori des réformateurs, à saint Jean, l'apôtre
aimé de Luther, marque-t-il autre chose qu'un attachement, qui n'est point contesté, de Durer aux idées de la Réforme en tant que Réforme? Il m'a toujours paru un peu imprudent de tirer trop de précision, dans le domaine des idées, d'une œuvre d'art et même de quelques inscriptions extraites des livres saints. On voit très bien le Dominiquin peignant des œuvres du même esprit que les Quatre Apôtres. Ce serait alors l'esprit de la Contre-Réforme, au lieu de l'esprit de la Réforme. La vérité est que les Quatre Apôtres témoignent d'une conception religieuse et grave. A ce titre ils sont précieux pour connaître le caractère profond de Durer. IVLais il est bien difficile de les faire parler plus précisément, et de leur demander le degré d'attachement de l'artiste à telles ou telles doctrines.
Durer était un homme usé par la maladie. « Il était devenu sec comme une poignée de paille, et ne pouvait retrouver sa bonne humeur. » Sa propre tristesse, la tristesse du temps, l'assombrissaient chaque jour. Pirkheimer se plaint encore que sa femme, profitant du pouvoir que lui donnait son état de santé, l'ait détourné de ses amis et l'ait forcé à travailler pour gagner de l'argent. Il est bien probable que tout n'est point malveillance dans cette insinuation. On a beaucoup épilogue sur ce qu'était sa maladie. Sur la foi de quelques renseignements qu'on a, et surtout d'un dessin qu'il a laissé, on a émis un diagnostic vraisemblable de paludisme. Il est assez curieux qu'une espèce de vénération assez candide sur ce qui se rapporte à l'artiste empêche de s'arrêter à une mention du Journal, où on le voit acheter du bois de gaïac. On ne voit pas pourquoi il aurait fait cette commission pour un autre. Or, la maladie dont le bois de gaïac était le spécifique — le mal français — expliquerait bien des choses dans les tristesses de ses dernières années et dans la mauvaise volonté de sa femme. Durer était-il plus exempt qu'un autre de faiblesse? Peu importe, après tout.