‹ Albert GiraudChapitre 3 sur 6 · ANNIVERSAIRE · texte numérisé non relu

ANNIVERSAIRE

Comme en ses longs jours noirs fut brève cette année ! Déjà quand nous croyons, sous nos crêpes de deuil, N'être qu'au lendemain de la sombre journée, Le jour anniversaire a blanchi notre seuil.

Dans ma chambre, tout seul, sous la lampe pensive, Les yeux sur un portrait qui tremble dans ma main,

Je songe à vous de qui cette date ravive La blessure encore fraîche et les regrets sans fin.

Je ne me flatte pas d'alléger votre peine En prononçant les mots de patrie et d'honneur, Car pour les survivants la gloire semble vaine Lorsqu'elle est achetée au prix de leur bonheur.

Mais qu'à votre chevet cette strophe qui passe, En vous offrant dans l'ombre un douloureux présent, Sous son voile baissé vous redise à voix basse Qu'il reste parmi nous, invisible et présent.

Giraud souffrait alors d'une affection des yeux, guérie à présent, et qui le confinait dans une inactivité matérielle presque complète. Loisir fécond, au cours duquel il créa, dans un travail tout mental, la plupart des poèmes du Laurier. Simultanément, il rimait une suite de sonnets d'un tout autre caractère et qu'il a intitulée Un Concert dans un Musée.

Ce Musée, c'est le temple, le panthéon de rêve ou ce maître « au cœur tendre et païen » a dressé, pour les honorer ensemble, l'image de quelques-uns des créateurs de beauté auxquels il a voué un culte fervent. Ou, si l'on préfère, c'est un Musée idéal où l'on pourrait, tout en recevant les suggestions des œuvres de Donatello, de Michel-Ange, de Rubens, de Goya, s'abandonner aux enchantements suscités par les sublimes inventeurs de la Musique, Cimarosa, Monteverde, Bach, Beethoven, Mozart...

Ces sonnets, je les ai composés au hasard, Pendant de sombres jours féconds en épouvantes...

Ainsi parle le sonnet liminaire du recueil. Au hasard, en effet, au hasard des moments où la pensée toujours sur le qui-vive des événements, lasse de commenter ceux-ci et de s'épuiser en vaines conjectures, se cherchait

un alibi, un refuge, où reconquérir un instant l'empire et la libre jouissance d'elle-même. Et quel abri plus sûr, à l'heure où l'humanité bandait toutes ses forces pour vinculer les assauts rageurs de la sauvagerie, que la société des héros de la civilisation, de ces demidieux qui furent d'autant plus grands parmi les hommes qu'ils furent hommes davantage ?...

Il n'est, peut-être, point d'ouvrage où, dans l'exercice souverain d'un art « subtil et en apparence aisé », Giraud se livre avec plus d'inconscient abandon. Car si, dans la forme fixe, dans le cadre à la fois souple et rigide du sonnet, il enferme Giorgione ou Gluck, Raphaël ou Mozart, et trace d'eux un fascinant portrait où l'artiste est signifié avec son œuvre et son temps, dans leur réalité matérielle et dans leurs rayonnements spirituels, il s'y enferme également lui-même et nous dévoile de la sorte toute l'étendue de sa sensibilité, ses affinités, ses dilections intellectuelles et sentimentales. De manière que chacun de ces sonnets est comme un miroir magique où le modèle, ressussité dans l'imagination frémissante du poète, vient se refléter au milieu d'une prismatique atmosphère de pensée et d'âme.

Tout le quattrocento artistique florentin, avec ses aspirations juvéniles, grisées et un peu étourdies de la saveur et de la nouveauté de la vie qu'il allait découvrant, n'est-il pas incarné, geste fier, attitude hardie, dans le clair et éclatant sonnet consacré à Donatello ?

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