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et qu'il contient tous ces éléments , parfaitement équilibrés, dans l'espace de cf/i^z/a/i^ecinq mesures seulement. Qu'on aille donc prier d'en faire autant nos fabricants de musique à la rame^ nos prétendus faiseurs d'opéras-bouffes , qui n'ont pour eux que les accents grossiers , les rhythmes canailles et les sonorités vulgaires I — D'un tour mélodique sobre et élégant, le trio est en même temps d'un excellent style et d'une facture remarquable, avec ses entrées successives, ses imitations piquantes et ses jolis dessins d'orchestre. — Quant aux deux duos si pleins d'esprit et d'entrain, d'élégance et de gaieté, que Gilles chante, l'un avec Crispin, l'autre avec Léandre, ils sont écrits de main de maître, avec une sûreté, une légèreté, et aussi une finesse de touche incompara blés. — Francs et coquets sont les couplets d'Isabelle, mais pour ce qui est de l'air de Gilles : Joli Gilles^ Joli Jean, on dirait en vérité que Grisar avait retrouvé à Naples le type parfait de ce héros de la comédie et de la pantomime italiennes, tellement le texte musical de ce morceau reproduit exactement le caractère
9î Q4LBERT GRISAI^.
dolent, les allures débraillées et la finesse narquoise du personnage.
On a dit de la partition de Gilles ravisseur qu'elle n'est qu'un pastiche. Ceci est une erreur ou une injustice. En l'écrivant, Grisar s'est souvenu volontairement de nos vieux maîtres^ les a étudiés^ s'en est inspiré^ s'est jusqu'à un certain point approprié leur style; mais il n'est pas exact de dire qu'il les a imités, dans le sens étroit du mot, et il a conservé d'ailleurs une personnalité très-franche et très- robuste. La forme se ressent évidemment du tour d'idées qu'il cherchait pour faire parler musicalement ces bons vieux personnages de la comédie italienne, si célèbres chez nous au xvii« et au xviii* siècle, et elle a revêtu par ce fait une certaine allure archaïque; mais l'inspiration est de caractère tout moderne. Grisar semble avoir voulu tout au plus appliquer à la musique le précepte poétiqued' André Chénier :
Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.
et si l'on peut me prouver qu'il y a là une
Q4LBERT GRrSA% g3
imitation patente de Philidor ou de Grétry, de Duni ou de Monsigny^ je consens à déclarer qu'il n'a fait rien qui vaille.
Non, la musique de Gilles ravisseur n'était point un pastiche; c'était tout au plus une sorte d'adaptation. Nous avons vu que Grisar écrivit sa partition à Naples. Il avait eu le loisir^ pendant un long séjour en cette ville^ d'entendre la musique des vieux mai* très qui en sont la gloire (et qui n'étaient pas alors abandonnés dans leur patrie comme ils le sont aujourd'hui), et il avait tenté d'opérer^ entre le vieux génie musical ultramontain et la scène lyrique française, une alliance de principes et de pensée d'autant plus intelligente et naturelle d'ailleurs, que le texte sur lequel il appelait alors ses inspirations était précisément, lui^ une imitation non des formes^ mais des allures etde la gaieté italiennes du dernier siècle.
Ce qu'on peut ajouter, c'estque Grisar avait largement profité des sujets d'étude que pendant plusieurs années il avait eus à sa disposition. L'audition des œuvres bouffes des grands maîtres napolitains avait fortifié^ af-
94 Q^LBERT GRISAOi,,
fermi, épuré son talent; il s'était, comme on l'a dit, imprégné de cette verve de la déclamation comique qui est la partie vitale de Topéra-bouffe italien^ et par ce fait il avait acquis ce nerf incontestable, ce style serré, solide, net, précis, qui se fit remarquer dans ses œuvres subséquentes, et dont la partition de Gilles nous donna le premier et si complet échantillon (i).
(i) — Comme petit complément historique à ce cha* pitre, il me faut dire que M. Sauvage avait emprunté ridée et les personnages de Gilles ravisseur à une petite pièce de d*Hèle, TAnglais excentrique, Tami de Jean-Jacques Rousseau, le collaborateur de Grétry, l'auteur des livrets d&V Amant jaloux, des Événements imprévus, du Jugement de Midas, Ce personnage singulier, qui, en tant qu'écrivain, ne manquait ni de talent ni d*Lmagination, avait donné sa petite parade de Gilles ravisseur aux premières Variétés-Amusantes, en 1775 ou 1776.
D'Hèle mourut à Paris, le 27 Décembre 1780, âge seulement de quarante ans*
Les études de Gilles ravisseur s'étaient faites à rOpéra-Comique sans Taide et la participation de Grisar, et la première représentation même avait eu lieu en son absence. De Naples, nous Pavons vu» il avait d'abord été à Rome, puis était retourné à Naples, et enfin s'était rendu à Palerme^ d*oîi il ne paraissait point songer à revenir en France. Cest donc à Palerme qu'il reçut tout à la fois la nouvelle de Tapparition de son ouvrage et celle de la disparition de la royauté, — Ce dernier fait n'était pas de nature à hâter son retour.
96 Q4LBERT GRISA *5..
Cependant le théâtre Favart avait, tout comme la France elle-même, subi une crise et changé de gouvernement. Au mois de Mai 1848^ M. fiasset s'était retiré, laissant la place à M. Perrin^ aujourd'hui directeur de rOpéra (i). Ce dernier avait été frappé
(i) — La période de dix années (Mai 1848 —Novembre 1857) qui s*écouIa pendant la première direction de M. Perrin fut certainement l'une des plus brillantes que rOpéra-Comique eût traversées depuis longtemps. C'est à cette époque que furent joués un grand nombre d'ouvrages dont les succès furent, pour la plupart, éclatants et prolongés : V Etoile du Nord, deMeyerbeer; le Val d'Andorre^ la Fée aux Roses, d'Halévy; Marco Spada, Manon Lescaut, de M.Âuber; l^ymond, le Songe d'une nuit d'été, le Caïd, de M. Ambroise Thomas; le Toréador, d'Adam; les Porcherons, Bonsoir, Monsieur Pantalon, le Chien du Jardinier, de Grisar ; le Père Gaillard, les Papi Hottes de M, Benoist, de M. Henri Reber ; les Noces de Jeannette, Galathée, la Chanteuse voilée, de M. Victor Massé j la Croix de Marie, le Moulin des Tilleuls, de M. Aimé Maillart; les Trovatelles, Pâquerette, de M. Duprato ; les Sabots de la Marquise, de M. Ernest Boulanger, etc. C'est aussi sous cette administration que furent mis en lumière, à leur retour de Rome , deux de nos jeunes compositeurs les plus réellement distingués, MM. Victor Massé et Duprato, et le fait est utile à noter, vu sa rareté, quelque explicites que soient, à l'égard des lauréats de nos
par le succès de GilleSy qui révélait en Grisar toute l'étoffe et tout le tempérament d'un musicien destiné à briller au théâtre. Aussi, lorsque M. Sauvage^ qui venait de terminer avec son collaborateur de Lurieu le livret des Porcherons, présenta cet ouvrage au nouveau directeur de TOpéra-Comique, le désir manifesté par lui d'en voir écrire la musique par Grisar fut-il immédiatement accueilli. — « C'est à Palerme, dit M. Sauvage, que j'envoyai à Grisar les Porcherons : il accueillit cet ouvrage avec sa confiance en moi et son enthousiasme ordinaires ; ses lettres à ce sujet sont au même degré de chaleur que celles inspirées par Gilles; il se mit immédiatement au travail, et bientôt m'annonça qu'il- serait prêt quand on voudrait^ et, par conséquent, sa prochaine mise en route. »
Grisar se trouvait donc enfin à la tête d'un
grands concours, les clauses du cahier des charges de i'Opéra-Comique. Enfin, c'est encore de cette époque que date l'apparition, sur notre seconde scène lyrique, de plusieurs artistes extrêmement distingués : MM. Stockhausen, Barbet, Faure, Battaille, Puget» Mmes Ugalde, Lefebvre, Miolan, Caroline Duprez.
98 Q/îLBERT GRISA^.
vrai poëme en trois acteç I Je dis « d'un vrai poëme, » parce que s'il avait donné naguère à la Renaissance Lady Melvil^ qui était aussi en trois actes^ les conditions et les restrictions ridicules imposées à ce théâtre l^avaient empêché^ on se le rappelle, de donner à son inspiration tout l'essor désirable. Un opéra-comique dans lequel on ne peut écrire ni duo, ni trio, ni quatuor^ ni rien enfin de ce qui constitue un morceau d'ensemble, un morceau concertant, n'est évidemment qu'un opéra-comique tronqué. Cette fois, il avait ce qu'il désirait, et l'on peut dire qu'il en sut tirer un excellent parti.
Mais il lui fallait pourtant revenir à Paris, M. Perrin exigeant qu'il assistât aux études de son nouvel ouvrage. D.'ailleurs, il n'eût sans doute pas fait pour les Porcherons comme pour Gilles, et il n'est guère supposable qu'il eût pu consentir à livrer une œuvre de cette importance aux hasards d'une exécution préparée en dehors de sa surveillance. Il se décida enfin, non sans peine, à quitter Tltalie, et arriva id, je crois, au commencement de Tannée 18494
Q^LBERT GRISA<H, 99
I ■ ■ ■ Il
Les Porcherons furent donnés le 12 Janvier i85o, et obtinrent un brillant succès, que justifiaient des qualités variées et remarquables, qualités nouvelles pour la plupart, et que Grisar, par la nature des poëmes dont il s'était vu chargé, n'avait encore pu déployer jusqu'alors. Il a fait preuve en effet, dans cette partition , non-seulement du sens scénique si ferme et si juste qui le distinguait déjà^ mais encore d'un sentiment dramatique, d'une chaleur d'accent et d'une expansion que certes on ne lui connaissait pas^ et qui purent étonner ceux-là mêmes qui avaient en lui la confiance la plus légitime.
Je n'ignore nullement que l'opinion que j'exprime ici est loin d'être partagée par tout le monde. C'est pourquoi je vais l'appuyer de quelques raisons. Car c'est le devoir de la critique de réagir contre ce qui lui semble erroné^ et de tâcher de faire la lumière là oti elle croit trouver Tobscurité. Si elle se trompe, elle fait du moins œuvre loyale et honnête, et, en tout cas, elle donne à réfléchir aux timorés et aux indifférents. — Pour bien des gens, Grisar n'a jamais été qu'un musicien
loo Q4LBEKT GRISA %
bouffon, qu'un artiste purement léger, coquet, sémillant, et de ce chef on lui a constamment refusé la faculté de s'élever audessus du genre dans lequel il excellait particulièrement, on a toujours voulu le parquer dans ce genre un peu étroit, un peu circonscrit. Il en est souvent ainsi chez nous, oti la masse est routinière, et oti les individualités ont fort affaire à regimber contre les idées courantes, à faire preuve de quelque initiative. Un artiste réussit-il à souhait dans une branche ou dans une variété de Tart qu'il exerce, vite on le classe en dépit de lui-même, son rôle est tracé, sa voie est marquée, et il n'en peut plus sortir sans qu'on lui crie : Haro ! On lui défend de courir les buissons, de gravir les collines, de descendre au fond des vallées^ de s'attarder aux étoiles, d'admirer le ciel bleu, les grands arbres^ les vertes prairies ; on Tempéche de s'étendre mollement le long de la rive, à l'ombre des vieux saules chevelus, de contempler nonchalamment les ondes transparentes du lac ou les eaux vives du ruisseau; on lui interdit tout écart, toute échappée, tout chemin de traverse, et, comme
QéLBERT GRIS Ali, loi
le pauvre bidet efflanqué qui toute sa vie tourne la meule parce qu'il ne peut faire autre chose, on Toblige, lui, l'être intelligent, le créateur inspiré, l'artiste fantaisiste et capricieux, à suivre sans cesse le même sentier, le sentier bête de la routine et de l'habitude ; et l'on prétend couper les ailes de sa muse, et l'on veut brutalement arrêter l'essor de son imagination, et on lui dit cruellement : « Tu n'iras pas plus loin I » — N'y a-t-il pas là vraiment un pur déni de justice, et n'est-ce donc pas surtout en matière d'art que chacun doit pouvoir librement s'écrier : a Diversité, c'est ma devise ? »
Grisar a eu beaucoup à lutter contre cette tyrannie presque inconsciente de la critique, qui, loin de l'encourager lorsqu'il voulait élever son vol, lui lançait un : « Casse-cou! » énergique, et à laquelle il doit peut-être de n'avoir pas pu donner la mesure exacte et complète de son talent. Je ne dis pas qu'il fût appelé à produire des chefs-d'œuvre dans le genre dramatique, mais la note émue ou passionnée qu'il a su trouver parfois au fond de son cœur m'oblige à protester de tout mon
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pouvoir contre Tétroitesse de vue dont on me semble avoir fait preuve à son égard. Et s'il me fallait fournir des exemples à Tappui de mon dire, je citerais, entre autres fragments de ses œuvres, le bel épisode de la mort de range déchu dans les Amours du Diable^ la romance du troisième acte du Joaillier de Saint- James ^ la scène de la Bible dans le Carillonneur de Bruges^ enfin certain passage du quatuor du Chien du Jardinier^ qui tous me donneraient raison aux yeux même des plus prévenus.
Pour en revenir aux Porcherons^ au sujet desquels je me suis laissé entraîner à cette digression, je sais bien qu'on a dit de la romance de la lettre, si tendre et si pathétique, qu'après tout ce n'était là qu'une inspiration courte, de peu de développement, et qu'il ne fallait pas exalter outre mesure. Mais quoi I est-il donc si facile d'écrire avec style une romance touchante, qui vous charme et vous émeuve, vous attendrisse et vous entraîne, et fasse tressaillir votre cœur en même temps qu'elle mouille vos paupières ? Est-ce que ce
Q4LBERT GRISA% io3
n'est pas dans des romances, dans des airs courts et peu développés, que Mozart, ce génie noble et pur, a mis le meilleur de son être et s'est le plus révélé ? Qu'est-ce donc que l'air adorable de Cosi fan tutte : a Un* aura amorosa, » et celui de Chérubin : a Voi che sapete che cosa è amor ?» Ne fait pas qui veut de ces romances- là, car il faut les arracher de ses entrailles, les tirer de son sangl
D'ailleurs, à supposer même qu'on veuille considérer la romance de la lettre des Por^ cherons non comme chef-d'œuvre, mais comme un simple hors d'œuvre, plus ou moins réussi, on n'en saurait dire autant, je je pense, du bel épisode qui ouvre le finale du premier acte. Cette scène de l'évanouissement est traitée avec un rare talent, personne ne le niera ; de plus, elle est animée d'un vrai soufHe dramatique, empreinte du feu de la passion, et c'est bien d'elle qu'on peut dire qu'elle accroche votre cœur et vous tire les larmes des yeux. Ecoutez cette phrase si expressive d'Antoine :
Ah ! revenez à vous.
Ouvrez vos yeux si doux.
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Calmez la peine extrême De tout ce qui vous aime.
Elle est bien simple, cette phrase, dans sa contexture^ dans son tour mélodique^ et pourtant, ne T entendez-vous pas pleurer, ne voyez-vous pas là Taccent d'une passion véritable et sincère, et ne sentez- vous pas redoubler cet accent lorsque toutes les voix viennent se joindre à la voix principale et que les violons, s'emparant du chant pour le doubler, semblent gémir à leur tour sur le malheur que chacun redoute?
Oui, cette scène est belle et véritablement enflammée. Qu'on le croie bien, ils sont rares encore les musiciens capables de traiter une situation avec des accents si touchants et si vrais, et n'y eût-il, dans toute la partitition des Porcherons, que la romance citée plus haut, ce tableau ému de Tévanouissement, et le duo rapide et brûlant du troisième acte, que le nom de Tartiste mériterait d'être tiré hors de pair et distingué de la foule. Si toute cette partition était à ce point inspirée et se maintenait à la même hauteur.
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elle constituerait tout simplement un' chefd'œuvre. Hâtons-nous de dire qu'elle est au moins une œuvre fort distinguée, dans laquelle le talent de l'auteur a prouvé autant de souplesse que de variété, et où il a su prendre les tons les plus divers. Le trio bouffe du second acte est une excellente inspiration^ et le tableau entier des Porcherons, empreint d'une couleur très- vive et d'une verve éclatante, plein de vie, de mouvement, de chaleur et d'animation , présente une progression constante d'effets, des contrastes puissants, s' unissant aux qualités les plus sérieuses du vrai musicien dramatique. On se rappelle encore TefTet produit à la représentation par les couplets à Bacchus et la fameuse ronde des Porcherons, où la partie chorale est magistralement traitée. Tout cela est vraiment plein de lumière, de joie et d'ivresse.
J'ajoute que la partition est écrite, d'un bout à l'autre, avec tout le soin, toute la conscience, tout le talent d'un artiste véritable, d'un artiste sévère, scrupuleux et exigeant envers lui-même. — Je manquerais à mon devoir d'historien si je ne rappelais ici le
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souvenir d'une cantatrice de talent, disparue trop tôt de la scène, Mlle Darcier, la sœur du chanteur de ce nom, qui remporta dans le rôle de Mme de Bryane Tun des plus beaux succès de sa rapide carrière, a Son jeu fin, a dit un critique, sa voix expressive et vibrante ont laissé des souvenirs. » Ce rôle fut la dernière création de Mlle Darcier, que nous retrouverons cependant à l'Opéra-Comique lorsque nous aurons à nous occuper du Carillonneur de Bruges. Les autres personnages principaux étaient représentés par MM. Mocker, Bussine, Hermann-Léon , Mlle Decroix et Mme Félix (i).
(i) — Je placerai ici un petit document qui ne manque pas d'intérêt. C'est le relevé du compte de Grisar à la Société des auteurs et compositeurs dramatiques pour les droits perçus par lui sur les représentations des Porcherons (à Paris seulement)» pendant six années : i85o, i85i, i852, i853, 1854 et i856. Ces droits s'élèvent à 21,000 francs environ. Voici le compte :
Janvier i85o.. ii représentations... 3,728 89
Février 14 — 3,495 12
Mars 12 — 2,22465
Avril i5 — 2,887 »
GILBERT GRISAQi, 107
Grisar fut nommé chevalier de la Légion d'honneur à la suite du succès très brillant et très-accentué des Porcherons. Son colla-
Mai 10 représentations... i ,248 72
Juin 5 — 223 37
Janvier i85i. 4 — 31760
Février 5 — 385 o5
Décembre 3 — 221 25
Janvier i852. 5 * — 604 98
Février 4 — 44948
Mars I — 4^ 94
Avril I — io3 62
Mai 4 — 544 »
Juin 2 — 21844
Septembre... i — 140 •
Octobre 3 — 366 61
Novembre.... i — 21377
Janvier 1 853.. i — 7^^ 9^
Avril 2 — 263 63
Mai I — i63 20
Avril 1854... 5 — 35490
Septembre... 2 — iio 28
Janvier i856.. 5 — 804 77
Février 8 - 1,21188
Mars I — 6825
Avril I — 173 61
Mai ï — 15453
Août 3 — 22401
20,918 38 Sur le même papier, Grisar avait écrit de sa main
io8 GILBERT GRIS Ali.
borateur et lui songèrent tout naturellement à mettre ce succès à profit et à lui donner un pendant. Malheureusement^ Taccord cessa bientôt entre eux, et voici comment M. Sauvage raconte les faits :
Aussitôt après /es Porcberons , le directeur de rOp^ra-Comique reçut de moi un nouveau poëme, Riquet à la Houppe, en trois actes, en vers, avec prologue. Grisar en était enchanté. Pour établir l'ordre de ses travaux, M. Perrin nous fit signer un traité par lequel nous nous engagions, Grisar et moi, à livrer Fouvrage dans six mois ; lui^ directeur, à le faire représenter dans neuf, — Grisar commença notre œuvre avec la verve, l'entrain, la passion qu'il apportait toujours à son travail. Chaque jour, il me faisait entendre des choses charmantes ; mais tout à coup il se ralentit ; il me demanda des changements qui ne s'accordaient
les chiffres suivants, qui me semblent devoir représenter la somme des droits perçus par lui pour tous ses ouvrages, soit à Paris seulement, soit à Paris et dans les départements, pendant les années suivantes :
i853 i5,5io
GILBERT GRISA li, 109
pas avec le sentiment général de Pouvrage. J'avais fait un opéra-comique dans le ton modéré, contenu, que j*aime pour ce genre ; en un mot, je n'avais pas traité un conte de Perrault comme un fait héroïque de l'histoire romaine. Je demandais à Grisar le charme, la grâce, le sentiment, la finesse, le comique, qualités qu'il possédait au suprême degré ; lui, voulait une œuvre ob. il pût déployer de la force, de la grandeur, de l'énergie, du dramatique, qui lui faisaient défaut. Nous ne pouvions nous entendre. Sans m'en avertir, persistant au contraire à me dire qu'il continuait mon ouvrage, il fit U Carilknneur de Bruges,^,,
Tout en concédant à M. Sauvage — Tun des rares librettistes, d'ailleurs, qui aient honoré la scène lyrique depuis trente ans, et qui aient eu souci des exigences de leur tâche — qu'il était dans le vrai en ce qui se rapporte au caractère du sujet traité par lui et à la façon dont il voulait le voir interpréter par son collaborateur, je lui laisse sur celuici la responsabilité d'une opinion que Je suis loin, on Ta vu, de partager en tous points.
J^essayais, il n'y a qu'un instant, de démontrer que Grisar n'était dépourvu ni de pas-
iio Q^LBERT GRISA1{.
^—^^iM^—^^-^—^i»^— ^^^ > ■! ■■■^■^■-■^■■■ ■ ■ i — iw^— ^ap— i— — — ^^
sion^ ni de sentiment dramatique; je l'essayerai encore lorsque j'en viendrai à parler d'une de ses productions les plus importantes, les Amours du Diable. S'il a excédé ses forces dans le Cari Honneur de Bruges, ce n'est pas une raison pour lui dénier des facultés très-réelles et très-précieuses. Mais avant d'arriver à ce dernier, il me faut parler d'une de ces adorables farces dans lesquelles il excellait véritablement, et qui succéda aux Porcherons dans Tordre chronologique de ses œuvres. Il s'agit de Bonsoir^ Monsieur Pantalon,
Ce n'est pas sans raison que je qualifie du nom de « farce » cette amusante opérette, qui de longtemps sans doute ne quittera le répertoire de rOpéra-Comique. Je ne le fais pas seulement à cause de la signification précise qui s'attache à ce mot dans notre langue, mais encore parce qu'au point de vue musical il existe une analogie très-étroite, trèsserrée, entre des ouvrages tels que Gilles ra-* vissseur. Bonsoir^ Monsieur Pantalon^ et ceux que les Italiens, vu leur nature et leur
Q4LBERT GRISA% iii
peu d'importance relative, désignent justement du nom defarse, réservant l'appellation (T opéra- buffa ou dramma-giocoso pour des œuvres de dimensions plus considérables et d'un. caractère un peu plus élevé. On sait que les musiciens transalpins ont produit en ce genre de véritables petits chefs-d'œuvre, et que c^est par d'adorables pochades musicales conçues dans cet ordre d'idées qu'ils se sont tout d'abord fait connaître chez nous.
Les petits opéras-boufifes italiens qui, vers le milieu du dix-huitième siècle, firent irruption sur la scène grave et solennelle de l'Académie royale de musique, où ils étaient joués par Manelli, la célèbre Tonelli et leurs Camarades, et dont la représentation donna naissance à la fameuse « querelle des Bouffons, » qui divisa le tout Paris de Tépoque en deux camps aussi acharnés l'un contre l'autre que jadis ceux des Grecs et des Troyens, n'étaient autres que des farse. Et pourtant ils étaient signés des premiers noms de l'art ultramontain : c'était la Serva fa^ drona et il Maestro di muSicay de Pergolèse; il Paratagio, de Jomelli ; i Viaggiatori^ de
HZ GILBERT GFaSAIi,
Leonardo Léo; la Zingara^ de Rinaldode Capoue ; Bertoldo in Corte, de Vincenza Campi; gli Artigiani arrichiti, de Latilla; il Cinese rimpatriato, de Selletti, etc., etc. Les musiciens plus modernes n'ont eu garde de négliger ce genre facile, aimable et joyeux, qui ne ressemble en aucune façon à Topérette burlesque et grossière que nous voyons fleurir chez nous depuis quinze ans, et dans lequel la musique, tout en se prêtant avec complaisance à la gaieté qui lui est imposée par le sujet, conserve du moins son élégance natu-relie, sa grâce et sa chasteté. C'est ainsi que Cimarosa n'a pas dédaigné d'écrire au cou* rant de sa plume enchanteresse i Matrimonii in ballo^ il CredulOy le Pa:{\ie di S tel H' daura e Zoroastro^ il Marito disperato ; que Paisiello a donné la Bottega del caffè, le due Confesse, il Giocatore, il Mondo délia Luna; que Rossini a improvisé Plnganno felice, Bruschino, la Cambiale di matrimo-' nioy rOccasione fa il ladro, la Scala di Seta; que Donizetti jetait sur le papier, entre deux grands ouvrages, les paroles et la musique de BettljTy il Campanello, etc. , etc.
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Grisar semblait avoir retrouvé en Italie le secret de ces grands maîtres. Il les a, non point pastichés^ — je m'élève encore contre ce mot — mais renouvelés, et unissant leur verve, leur entrain, leur feu, leur éclat, aux qualités naturelles à Tart français, c'est-àdire la logique, l'esprit, la tempérance, il nous a donné ces petits joyaux exquis, brillants, finement sertis, qui scintillent même aux yeux des profanes, mais font surtout les délices des amateurs de l'art délicat et raffiné.
La partition de Bonsoir^ Monsieur Pan* talon, peu développée d'ailleurs, ne contient qiie sept morceaux, très-courts pour.la plupart; mais avec quel soin, quel honorable souci de la forme, quelle élégance, elle est écrite d'un bout à l'autre ! Ce n'est point par l'abondance des idées qu'elle brille, et l'on en peut trouver une preuve dans le fameux quatuor : Bonsoir, Monsieur Pantalon, dont les paroles ont servi de titre à l'ouvrage, et qui i;oule entièrement, absolument, uniquement, sur une simple phrase de huit mesures, prise et reprise successivement par les diffé-
114 QéLBERT GRIS Ali.
rentes voix, et que ne vient même pas aider le moindre contre-chant. Mais ces idées sont travaillées avec tant d'art, tant de goût, tant de savoir, que l'auteur en tire un parti merveilleux. N'est-ce pas un prodige, en réalité, que d'atteindre l'effet, un effet si franc, si sincère, avec le procédé employé dans le quatuor que je viens de citer, et qui n'a Jamais manqué son action sur le public ? J'en dirai autant de l'air de Lelio, Taime^faime, d'un comique plein de naturel^ et dont la forme brève et concise peut servir de modèle.
Je constaterai aussi en passant que Grisar, grâce à son respect pour l'art, ne suivait point la coutume adoptée aujourd'hui par la plupart de nos compositeurs, et qu'il s'est rarement dispensé d'écrire une ouverture pour SCS ouvrages dramatiques. Il me faut dire en même temps que ses préfaces instrumentales, malgré la finesse et la délicatesse de son orchestration, ne se distinguent guère par une qualité originale ou personnelle. Pour celle de Bonsoir, Monsieur Pantalon en particulier, je remarquerai qu'elle est écrite en mi bémol, ton très-sourd pour l'orchestre, et que
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certains passages, tracés avec le dédain le plus absolu des ressources naturelles de l'instrument, sont d'une exécution à peu près impossible pour les violons.
Jouée d'une façon charmante par Mlles Lemercier, Decroix et Révilly, MM. Ricquier et Charles Ponchard, cette amusante parade, dont les paroles étaient dues à MM. Lockroy et de Morvan, et qui fut représentée le 19 Février 1 85 1, rencontra la même veine de succès que Gilles rayisseun Traduit en anglais peu de temps après son apparition à Paris, Bonsoir^ Monsieur Pantalon fut accueilli à Londres avec une faveur toute spéciale, au théâtre Adelphi, où une Jeune artiste, accoutumée à jouer des rôles travestis, s'était emparée de celui de Lelio, dans lequel elle faisait le plus grand plaisir.
Juste un an après la représentation de Bonsoir, Monsieur Pantalon, le 20 Février i852, /e Carillonneur de Bruges faisait son apparition sur la scène de TOpéra-Gomique, Le sujet de cet ouvrage, emprunté aux annales brugeoises, est sombre et mélodramatique,
ii6 Q^LBERT GRISA%,.
et la façon dont le librettiste Ta traité n'était faite ni pour l'alléger, ni pour Tégayer. On a reproché plus d'une fois à Grisar d'avoir accepté le livret du Carîllonneur, beaucoup plus politique que foncièrement dramatique, et dans lequel l'auteur, M. de Saint-Georges, pour le rendre plus théâtral, avait mêlé à certains épisodes de la révolte des Flandres contre la domination espagnole, les détails d'une fable plus ou moins vraisemblable, et poussée elle-même au noir. Je crois que ce reproche était fondé, à ne considérer que la question d'art pur et la nature des facultés du musicien. On ne saurait oublier toutefois que Grisar était Belge, et qu'à ce titre un tel sujet était bien fait pour le tenter. J'ignore s'il avait dans le cœur quelques sentiments de patriotisme (i), mais en tous cas, et ceci
(i) — On se rappelle pourtant qu'il était au nombre des volontaires de i83o. Je puis ajouter ceci. Un de mes amis, son compatriote, habitant Bruxelles, qui avait bien voulu se charger de demander pour moi à M. Charles Rogier, Tancien ministre, Tintime et le premier protecteur de Grisar, quelques renseigne-
GILBERT GRlSA^l. n?
mis à part, il me semble tout naturel qu'il ait succombé, dans la circonstance, à une sorte de tentation artistique et intelligente. A supposer, en effet, que le caractère de son talent eût pu lui permettre de lutter sans défaillance avec les difficultés que devait lui présenter un sujet vraiment héroïque, n'y avaitil pas là de quoi tenter un esprit distingué, et Partiste ne trouvait-il pas l'occasion de nous rappeler une époque disparue, de faire revivre à nos yeux un monde en quelque sorte évanoui, par conséquent d'imprégner son inspiration d'une saveur vraiment étrange, d'un accent inconnu, d'une couleur toute particulière ? Cela ne peut faire doute pour quiconque se remémore les glorieux incidents
ments qui me faisaient défaut » m'écrivait ceci : — « M. Charles Rogier ne sait rien de particulier sur Grisar. 11 l'avait perdu de vue depuis un grand nombre d'années. Il avait une haute idée, dit-il, de son avenir comme musicien... Albert était pour la révolution belge de i83o. A Paris, il avait sucé les doctrines fouriéristes, et ce fut lui qui en parla le premier à Rogier, aujourd'hui grand admirateur du génie de Fourier. . . »
ii8 . GILBERT GRISA<11.
de la grande épopée flamande, pour qui connaît cette vieille et sévère ville de Bruges, à regard de laquelle un chroniqueur a pu trèsjustement s'exprimer ainsi : — a II ne lui reste plus de son ancienne splendeur que la largeur de ses rues et de ses places publiques. Sous le rapport des monuments, c*est^ de toutes les villes de la Belgique^ celle qui a le plus conservé la physionomie du moyen âge.
Il faudrait s'arrêter devant la plupart des maisons pour y admirer de jolis détails et de charmants bas-reliefs. Le voyageur, au milieu de ces vieux hôtels, de ces pierres féodales encore debout, espère toujours qu'une noble dame au chaperon de velours et au vertugadin élargi va sortir des portes basses en ogive, le faucon au poing, la queue retroussée par un page. Lorsque le carillon de midi vient de sonner à la Tour des halles^ il attend sur le grand marché l'escouade des lansquenets qui va relever le poste d'inÉanterie belge, et s'étonne de ne trouver que la moderne baïonnette au lieu des hautes et luisantes hallebardes. Il cherche aux fenêtres si quelque dona Florindeou Juana ne se laisse pas aper-
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cevoir derrière une grille ou une jalousie.
Quant à l'antique réputation de beauté que les dames brugeoises ont, à travers plusieurs siècles, apportée jusqu'à nos jours, c'est à lui que nous laissons le soin de décider si cette réputation est toujours méritée, et si Bruges peut s'appeler encore aujourd'hui la ville aux belles iemmes : Formosis Brugapuellis,,.. »
Je le répète donc. Terreur de Grisar me.
semble fort naturelle. Seulement, le cadre qu'on lui avait confié, bien que réduit aux proportions du genre et de la scène de l'Opéra-Comique, — auxquels il ne convenait pas d'ailleurs, — était trop vaste encore pour lui, et le compositeur devait user inutilement ses forces en cherchant à le remplir. Traité en vrai drame lyrique et transporté à l'Opéra, où il se serait trouvé à Taise, le sujet du Ca^ rillonneur eût certainement flatté et attiré le génie d'un Meyerbeer; moins mystique et plus humain, plus vraiment musical surtout que celui du Prophète^ il eût sans doute inspiré à ce grand homme un chef-d'œuvre de plus, et il eût passionné le public, pour qui la lutte héroïque d'un peuple ou d'une
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caste contre la force brutale qui Topprime, est toujours un spectacle intéressant. Témoin$ la Muette^ Guillaume Tell, les Huguenots^ Masaniello, les Vêpres siciliennes^ etc.
D'après ce que je viens de dire, on peut supposer — et l'on sera dans le vrai — que le livret du Carillonneur de Bruges n'était pas mieux réussi que la partition. Si l'ouvrage n*a fourni qu'une courte carrière au théâtre, ce n'était pas uniquement la faute de cette dernière, qui d'ailleurs, pour fort incomplète qu'elle fût, n'en contenait pas moins des pages remarquables. Si même on voulait tenir pour absolument mauvaise la musique du Carillonneur^ ce qui serait fort injuste, ce ne serait point une raison pour attribuer à elle seule l'insuccès de cet opéra, car personne n'ignore que si un mauvais livret peut tuer une bonne partition, — et le fait ne se rencontre que trop fréquemment! — jamais le contraire n'a lieu, et l'on n'a pas d'exemple d'une partition médiocre entraînant la chute d'un poëme intéressant et bien fait.
Pour en revenir à l'œuvre personnelle de
GILBERT GRISA<2i, 121
Grisar^ j'affirme de nouveau que si l'ensemble n'en est point satisfaisant^ elle contient des épisodes très-réussis^ des détails fort heureux. Le musicien a été^il est vrai, écrasé par son sujet, mais cela ne Ta pas empêché d'y trouver parfois matière à de jolies inspirations, dont le seul tort est d'être trop rares. Parmi celles-ci, je citerai d'abord le trio de la Bible^ scène extrêmement remarquable, aussi bien au point de vue scénique qu*au point de vue musical, d'une inspiration trèssoutenue^ écrite avec art, et dans laquelle rinstrumentation présente un intérêt particulier ; la situation, difficile et complexe, a été traitée par le musicien avec beaucoup d'intelligence^ de tact et de bonheur. Le duo de Béatrix et de Marie^ Dans mes braSy ma sœur!.., qui demandait de la tendresse et de l'émotion, est parfait ; une passion sobre et contenue s'en dégage d*un bout à l'autre, le dessin musical en est charmant^ et le rhythme tout à la fois d'une rapidité, d*un abandon et d*une élégance rares. Le boléro de Mésangère ( un boléro à quatre temps, par paren* thèse), qui eut tant de succès à la représenta-
I2a QéLBERT GRISAI^,
tion, est vif, guilleret et bien troussé. Enfin, Tair des cloches, très-réussi au point de vue de la facture, et solidement construit, est empreint d*un accent de mélancolie pénétrante.
A côté de ces morceaux complets, achevés, il en est d*autres, de qualité secondaire, dans lesquels on rencontre d'adorables fragments, des épisodes d'un caractère excellent, qui, se détachant d'un fond terne ou sombre, saillissent avec éclat et surprennent agréable* ment l'auditeur. A ce titre, il faut mentionner surtout, dans le trio du premier acte, la phrase si délicieusement coquette de Mésangère : 04 h! comme on s'abuse /dont la grâce et la fraîcheur sont incomparables, et aussi la jolie cantilène de Wilhem : Espoir, illusion chérie,.,^ dans le quatuor qui suit; celle-ci offre même plus d'intérêt encore cpie la précédente, parce qu'elle est traitée ensuite en ensemble avec un véritable bonheur.
En résumé, il faut bien avouer que la partition très-touffue du Carillonneur ^ faible en général, incomplète et inégale, est une œuvre mal venue, quelques morceaux heu-
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reux, quelques pages aimables ne pouvant en aucun cas constituer un bon opéra. Ce qui a manqué à Grisar pour mener à bien une œuvre de ce caractère et de cette importance, c'est la puissance du souffle, c'est la largeur de rinspiration, c'est cette ampleur de vues qui donne à l'artiste la possibilité d'embrasser d'un coup d'œil l'ensemble et les détails d'une vaste conception, c'est, en un mot, cette réunion rare de toutes les qualités qui constituent le génie , seul capable de concevoir et d'enfanter des chefs-d'œuvre d'un ordre élevé et supérieur. De ces qualités, Grisar ne possédait qu'une partie, insuffisante à accomplir à souhait la lourde tâche qu'il avait entreprise. On n'en doit pas moins lui tenir compte de ses efforts parfois heureux, aussi bien que des facultés qu'il a su déployer dans cette lutte avec un sujet hostile à sa nature, à la délicatesse ( je ne dis pas à la faiblesse) de son tempérament artistique. Tout bien considéré, on peut dire de la partion du Carillonneur qu'elle est l'erreur d'un homme de talent, qui a su pourtant en plus d'un endroit y faire preuve d'inspiration, de
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savoir et de savoir-faire, et dont la personnalité se révélait parfois, en dépit de tout, de la façon la plus nette et la plus heureuse.
Comme dernière remarque, je ferai observer que Grisar a su faire un véritable type du personnage aimable de Mésangère, qui est la grâce et le sourire de cette pièce aux noires couleurs, et qui se détache du fond sombre de Pouvrage comme une étoile dans un ciel orageux. Pour interpréter ce rôle, auquel il avait prêté des accents pleins de fraîcheur et d'une gentillesse mêlée de crânerie, il eut la chance de rencontrer une artiste charmante, à Taurore de sa carrière, et à laquelle un talent grandissant chaque jour en pureté et en éclat a créé depuis une renommée européenne. Je veux parler de M"« Félix Miolan^ devenue peu d*années après M"* Carvalho.
C'est M. Battailie qui créa, avec succès, le rôle de Mathéus Claës, le vieux carillonneur patriote. Le personnage de Béatrix était représenté par M"' Wertheimber, qui sortait du Conservatoire avec les deux prix de chant et d'opéra, et qui faisait sa première apparition devant le public ; pourtant, cette jeune
Q4LBERT GRISA% vi5
artiste s étant trouvée^ au bout de quatre ou cinq représentations, assez gravement indis"posée pour arrêter la marche de Touvrage, on vit paraître dans ce rôle M"« Darcier, qui, à la suite d'un riche mariage, s*était retirée du théâtre depuis plus d'une année^ et y fit par ce fait une courte rentrée ( i ) ; lorsque M"« Wertheimber fut en état de reparaître à la scène^Ies deux cantatrices jouèrent le rôle concurremment! chacune leur tour; on y vît aussi M"« Meyer^ aujourd'hui M"' Meillet.
Quant aux autres rôles, ils étaient remplis par MM. Boulo, Salnte-Foy, Ricquier et M»* Révilly.
(i) — M"« Darcier, devenue M"* Monmignard, quitta définitivement le théâtre très-peu de temps après, au mois d'août i852. — Au moment où ce livre est sous presse, les journaux donnent la nouvelle de la mort de cette artiste distinguée.
^^mm^^ÊM
J*arrive à Tune des productions les plus importantes et^ à mon sens^ les mieux réussies de Grisar. M. de Saint-Georges^ Tun de ses premiers collaborateurs^ celui qui lui avait donné naguère les poèmes de Lady Melvil et de l'Opéra à la Cour y et qui venait de trébucher en sa compagnie avec le Carillonneury tout comme il avait fait trois mois auparavant en compagnie de M, Limnander, un compatriote de Grisar, avec le Châteaude la Barbe-Bleue^ lui fournit^ pour le dédommager peut-être, un livret beaucoup
QéLBERT GRISA% 127
mieux agencé. Le 23 Septembre 1840, M. de Saint-Georges avait donné à l'Opéra un ballet en trois actes, le Diable amoureux, qui n'avait de rapport d'aucune espèce avec le roman célèbre de Cazotte, et dont la musique avait été écrite par M. Benoist^ l'excellent professeur d'orgue au Conservatoire, et mon cher maître Henri Réber. Reprenant en sous-œuvre l'idée qui lui avait inspiré le scénario de ce ballet, l'écrivain en tira le livret des Amours du Diable, livret sinon excellent, sinon nouveau au point de vue des détails, du moins animé, mouvementé, à la fois gai et pathétique, amusant et passionné, et dont le sujet, reposant en grande partie sur l'élément fantastique, était particulièrement propre à provoquer l'inspiration chez un musicien d'une nature fine, intelligente et chercheuse, comme l'était Grisar.
Cet ouvrage, qui était en quatre actes et neuf tableaux , fut représenté au Théâtre- Lyrique le II Mars i853. N'en déplaise aux critiques qui n'en ont vu que la reprise récente à rOpéra-Comique, et qui ont affirmé mu hasard qu'il avait passé presque inaperçu
128 Q^LBERT GRISA^.
à sa création^ il obtint au contraire au bou* levard du Temple un succès vif et prolongé, dû principalement aux trois causes que voici : d'une part, un livret sinon parfait, du moins intéressant et varié, dans lequel l'élément comique tt l'élément dramatique^ répartis à doses à peu près égales, se mariaient ide la façon la plus heureuse ; de l'autre^ une partition qui, pour n'être pas un chef-d'œuvre accompli, offrait un ensemble des plus remarquables, et dont certaines parties^ présentant parfois des contrastes saisissants dans le style du compositeur , atteignaient à la perfection presque absolue; enfin, une interprète principale d'un rare talent, qui, j'ignore par quel effet de malechance, n'a pu se faire à Paris la place qu'elle y méritait, et à qui le rôle du démon féminin Urielle aurait dû créer une réputation exceptionnelle.
Je veux parler ici de M"' Colson, une artiste fort distinguée, aujourd'hui complètement oubliée du public parisien, qui pourtant naguère lui fit fête pendant un instant. Jolie et élégante comme femme, d'une physionomie expressive et sympathique, rayonnante
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de grâce et de charme, en un mot, véritablement séduisante ; douée en outre d'une voix dont le timbre et l'éclat, l'ampleur et l'étendue ne laissaient rien à désirer, et qu'elle conduisait avec art (elle avait reçu des leçons de M"»« Damoreau); enfin, avec tout cela, comédienne intelligente, d'un talent plein de souplesse et de variété, unissant la légèreté et la finesse au pathétique et à la passion, M™' Colson semblait avoir été créée à souhait, au triple point de vue de la beauté, de l'art de la scène et de l'art du chant, pour représenter ce personnage singulier et complexe d'Urielle, à la fois fantastique et hu« main, sceptique et aimant, railleur et généreux. Fille d'obscurs comédiens nomades, elle était venue à Paris après s'être rompue, en province et à Tétranger, à toutes les difficultés pratiques du métier^ et quoique ayant commencé à treize ans sa carrière, elle avait eu la chance de n'altérer en rien la sonorité métallique d'un instrument splendide qui, disait-on, n'était pas sans présenter un caractère d'analogie réelle avec la voix de MUe Falcon. Présentée au Théâtre-Lyrique
i3o Q^LBERT GRISA%
à l'époque où Adam écrivait pour ce théâtre son bel opéra : Si fêtais roi^ et oîi il demandait à tous les échos d'alentour une artiste capable d'en interpréter dignement le rôle principal, elle fut engagée aussitôt, s'en alla, sur l'invitation et avec la recommandation du compositeur, demander ^à M"" Damoreau des conseils qui la missent en état de paraître avec tous ses avantages devant le public parisien, et débuta en eflfet d'une façon trèsheureuse, le 4 Septembre i852^ dans le rôle de Néméa. Peu après, elle fit une nouvelle création dans Tabarin, joli petit opéra d'un compositeur mort aérant l'âge, Georges Bousquet, qui était aussi un critique délicat, et enfin parut sous les traits du génie Urielle des Amours du Diable, dans lequel elle produisit une véritable et profonde sensation* « Ce fut plus qu^un succès , disait un criti'^ que, ce fut un triomphe dont les habitués se souviendront longtemps. M"' Colson ne s'arrêtera pas là, nous en sommes convaincu j et sa place est marquée d'avance à l'Opéra. » Pour ma part, je la vis plusieurs fois dans cet ouvrage, et, quoique fort jeune alors, je
G4LBERT GRIS A % i3i
me rapppelle encore, comme si c'était d'hier, la vive impression que produisirent sur moi et la saisissante musique de Grisar et sa principale interprète, aussi remarquable par sa beauté que par son double talent de comé* dienne et de chanteuse. Peu de temps après, et malgré son grand succès, M"* Colson quitta le Théâtre-Lyrique. N'ayant trouvé sans doute ni à l'Opéra, ni à l'Opéra-Comique l'emploi de ses rares facultés, elle s'en futj je crois, à l'étranger, où elle embrassa la carrière italienne; toujours est-il que depuis lors on n'en entendit plus parler en France.
Il ne m'en a pas semblé moins intéressant de rappeler en peu de mots, à propos d'une œuvre de Grisar au succès de laquelle elle avait puissamment aidé, le souvenir d'une artiste fortdistinguée, qui méritait mieux que l'injuste oubli dans lequel son nom est resté enveloppé (i).
(i). — Par ce fragment d'une lettre qu'il adressait à son frère Félix le 3 Juin 1854, on verra combien Grisar lui-même était satisfait du talent que M"»» Colson avait déployé dans son ouvrage :»i • . • Je te remercie
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Ce n'est pas, je l'ai donné à entendre^ par la nouveauté que brillait le livret des Amours du Diable ; son défaut était même de reproduire, un peu servilement parfois, des situations connues et très-célèbres, telles, par exemple, que la scène du jeu et révocation des nonnes de Robert, déjà traitées musicalement d*une façon si supérieure, et qui exposaient le compositeur à des comparai*
bien des détails que tu m'as donnés sur les Amours du Diable à Bruxelles. La reprise de cette pièce à Paris a été très-brillante, mais M"' Colson était enceinte, cela la fatiguait trop de faire tous ses changements de costumes et de descendre dans des trappes comme elle était obligée de le faire. Elle a donc été dans la nécessité de suspendre les représentations de cette pièce, et comme il n*y a personne capable de jouer ce rôle (elle y était vraiment admirable), la pièce a disparu momentanément de l'affiche. . . »
Dans cette même lettre, Grisar donnait son avis sur VÉtoile du Nord, que Meyerbeer venait de faire jouer à TOpéra-Comique : -- c . . .Je ne t'ai pas parlé, je crois, de VÉtoile du Nord; il y a de fort belles choses au second acte, quelques-unes aussi dans les autres, mais cela n'est pas du tout renversant, comme la blague voudrait nous le faire croire, et j'aimerais bien mieux avoir fait le Pré aux Clercs, la Dame blanche ou Fra-Diavolo, que cette fameuse Étoile. »
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sons dangereuses. Peut-être même sont-ce les souvenirs que ces réminiscences amenaient forcément dans l'esprit des auditeurs qui furent cause que Ton ne rendit pas pleine justice à l'œuvre de Grisar, et que la critique lui tint, moins que le public, compte de ses efforts souvent heureux et intelligents. Pourlanti je le répète, ce livret ne manquait pas de qualités, de qualités musicales surtout.
Voici, en peu de mots, le résumé de Faction. — Un jeune seigneur, le comte Frédéric, amant d'une comédienne, après avoir rompu avec sa maîtresse et perdu au jeu toute sa fortune, s'éprend d'une jeune fille qui a été sa sœur de lait. Belzébuth^ qui, au dire des poètes et des librettistes, se mêle toujours des affaires de ce monde, croit voir un bon coup à faire. Il dépêche auprès de Frédéric un lutin femelle, Urielle, qu'il oblige à changer de sexe pour accomplir la mission dont il le charge, et à qui il ordonne de s'attacher aux pas du jeune comte, de l'ensorceler et de ramener son âme en enfer.
Mais Urielle, en dépit de son origine — ou peut-être à cause de cette origine — a le
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cœur inflammable et devient amoureuse de Frédéric; celui-ci n*en tient compte et reste fidèle à Lilia, ^u*il veut épouser. Furieuse de cette résistance et dévorée par la jalousie^ Urielle, par esprit de vengeance, s'apprête alors à accomplir les ordres qu'elle a reçus et va précipiter Frédéric aux enfers, lorsque Lilia menace de se tuer pour sauver son amant. Touchée de ce dévouement, Urielle fait elle-même le sacrifice de sa vie pour épargner celle du comte, et retourne seule auprès de Belzébuth subir le supplice qui l'attend. Tel est, dans ces lignes principales et dégagé de ses nombreux accessoires, le sujet des Amours du Diable, sujet trop développé sans doute par l'auteur, trop touflfu, mais fertile en situations et essentiellement lyrique.
Si la partition écrite sur ce texte par Grisar n'est point parfaite^ si elle manque parfois d'ampleur et de puissance, si elle pèche par rapport à la largeur de plan, à l'unité de conception, elle se fait cependant remarquer par de rares qualités^ et l'on y peut signaler surtout la franchise des contrastes^ la facilité
Q^LBERT GRIS Ail. i35
avec laquelle le coinpositeur changeait de ton et d*accent^ la souplesse de style dont il faisait preuve dans le mélange des situations comiques et des situations dramatiques. En un mot, si ce n*est point une œuvre au point de vue de l'ensemble et dans le sens élevé de l'expression^ c*est du moins une production très-distinguée, dont certaines parties sont traitées avec une supériorité véritable, et où Ton rencontre tour à tour le charme et la grâce, la tinesse et Tesprit, la tendresse et rémotion, parfois même le pathétique et une passion très-intense. Un ami, auquel je demandais un jour son sentiment au sujet de cette partition, me répondit qu*à seâ yeux c'était un adorable album. Peut-être ce jugement est -il plus réellement exact qu*il n'en a l'air; peut-être, en effet, la musique des Amours du Diable constitue-t-elle, plutôt qu'une véritable partition, une sorte d'album très-varié de tons et d'effets, très-divers au point de vue de la pensée, quelque chose d'analogue à certains recueils de poésies, ceux de Musset, par exemple, oti une gaieté incisive et railleuse fait place tout à coup à
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une mélancolie insondable et profonde, où la grâce du sourire, la délicatesse de la fantaisie, viennent se fondre dans Tamertume d'une larme, dans l'expansion d'une douleur cuisante, où Mimi Pinson Qt la Ballade à la lune côtoient Rolla et les Stances à la Malibran.
Quoi qu'il en soit, je ne puis résister au désir de tracer ici une analyse de la partition des Amours du Diable, et tout en le faisant d'une façon aussi rapide que possible, je ne pourrai me dispenser d'entrer dans quelques détails.
L'ouvrage étant très-développé, très-substantiel, Grisar n'a pas jugé à propos, cette fois, d'écrire une ouverture, et s'est borné à quelques mesures instrumentales s'enchaînant avec l'introduction. Celle-ci ne présente rien de remarquable^ si ce n'est les jolis couplets de Phœbéj pleins de fraîcheur, ^tii y sont encadrés. — La scène de jeu, renouvelée de Robert et se présentant dans les mêmes conditions scéniques, pâlit évidemment devant celle-ci et manque d'ailleurs d'originalité; elle est cependant solidement con-
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struite et d'une facture très-serrée. C'est aussi par l'originalité que pèche la scène du second tableau, dans laquelle Belzébuth, maudissant la terre et le ciel, évoque Urielle pour l'envoyer à la poursuite de Frédéric ; elle n'est pourtant ni sans vigueur ni sans fermeté.
Le duetto pendant lequel Urielle enivre Frédéric ne renferme que deux phrases, courtes toutes deux; mais ce petit morceau, empreint d'une grâce délicate, est de tout point charmant. Quant à l'air d'Urielle, qui vient ensuite :
Dans le sommeil où je le plonge, Qu'il soit heureux au moins en songe; Que mes regards, que mes accents.
Portent le trouble dans ses sens.
O doux sommeil I
A son réveil Qu'à son cœur Tamour me rappelle, Et qu'à ses yeux toujours plus belle,
Moi seule ici
Règne sur lui,
il est d'une grâce enchanteresse, d'une suavité pénétrante, et son dessin mélancolique,
son rhythme onduleux et caressant en font
i38 GILBERT GRISAI^.
une des inspirations les plus touchantes qu'il soit possible d'entendre. Nous le retrouverons d'ailleurs plus tard, et le retour de ce motifj dans la situation très-dramatique oti il est entendu de nouveau, est un vrai trait de génie.
Au second acte, après un chœur d'introduction en mouvement de valse, d'une franchise et d'un dessin vigoureux, après la romance de Frédéric ,
Dans un rêve délicieux J*entends une douce harmonie,
qui est pleine d'une tendresse infinie et d'une passion véritable, vient le fameux trio du chapeau, très-singulier par ses alternatives de chant bouffe et de chant passionné, et très-réussi, quoique peut-être un peu long.
On peut reprocher aux couplets de Lilia, Garde^ vos propos, mon beau page^ de manquer de nouveauté dans le dessin mélodique, surtout en ce qui concerne le premier motif; mais le trio rapide qui suit et qui termine le tableau est très-chaud et très-pathétique.
Q4LBERT GRISAI 139
Je passe sur les couplets du pirate Bracaccio, qui n'ont ni relief ni saveur, pour louer comme elle le mérite la romance d'Urielle :
Il est là, près d'une autre belle ; Il est là, tout brûlant d'amour. . .
romance empreinte d'une passion ardente «t désolée, et dont l'harmonie est très-élégante et très-expressive.
Malheureusement^ dans le finale du second acte, Grisar a été visiblement débordé par la situation très-dramatique qu'il avait à traiter. Lilia, la fiancée du comte, a été enlevée par des pirates, à l'instigation d'Urielle, qui s'empare de ses vêtements de mariée, et, le visage caché par son voile, prend la place de la jeune épouse et se présente à l'autel. Ce sacrilège attire sur son auteur la fureur du ciel: un orage terrible éclate; Urielle, frappée par la foudre, tombe inanimée dans les bras de Frédéric, et tandis que celui-ci, la reconnaissant avec stupeur, découvre la substitution, on aperçoit au loin, dans une barque ballottée par les flots, Lilia emmenée par les pirates. — Le chœur de fête qui ouvre ce
I40 Q/ÎLBERT GRIS Ali,
morceau très-important est plein d'éclat et d'allégresse ; la phrase qui suit^ accompagnée par l'orgue et dite d'abord dans Féglisé par les enfants de chœur, puis reprise par toutes les voix, ne manque pas de caractère ; Torage est traité avec une certaine vigueur, et l'accompagnement instrumental qui soutient l'ensemble vocal n'est ni sans accent, ni sans puissance; mais, à partir de l'évanouissement d'Urielle, le compositeur est évidemment dérouté, et, abandonné par l'instinct scénique qui le sert ordinairement d'une façon si sûre, il se perd dans une orgie de sonorité, dans un déchaînement d'orchestre et de voix où l'idée musicale disparaît absolument pour faire place au bruit proprement dit, à un fracas vulgaire et assourdissant. Ce n'est plus un orage, c'est une tempête, mais une tempête moins l'immense, saisissante et majestueuse harmonie produite par les éclats de la foudre, par les sifflements des vents en fureur, par le grondement formidable des flots déchaînés, se précipitant les uns sur les autres avec une sorte de rage mystérieuse.
Dans la scène de l'évocation des démons
qui forme le cinquième tableau, et dont la première partie est cependant remarquable, surtout au point de vue de rorchestre, Grisar, et cela se comprend, a été gêné par le souvenir de Meyerbeer, contre lequel il avait à lutter. Il est évident que , tandis qu'il écrivait cet épisode, les magnifiques accents du tableau des nonnes de Robert résonnaient malgré lui dans ses oreilles. Son collaborateur lui avait rendu là un mauvais service; aussi ce tableau fut-il supprimé, si j'ai bonne mémoire, lors de la reprise de l'ouvrage qui eut lieu en i863 à l'Opéra-Comique (i).
Une seule scène constitue aussi le sixième tableau, celle de la vente de Lilia par les pirates. Très-bien faite d'un bout à l'autre et souvent inspirée, cette scène comprend un chœur, un air de danse d'une adorable légè-
(i)— Ce transfert de l'ouvrage d'un théâtre à l'autre donna lieu à un procès intenté par M. Carvalho, directeur du Théâtre- Lyrique, aux deux auteurs et à la direction de l'Opéra-Comique. Les Amours du Diable furent joués néanmoins à la place Favart, et c'est h M"« Galli-Marié que revint le rôle d'Urielle et la succession de M"* Colson.
reté, le morceau d'ensemble de la vente^ de jolis couplets chantés par Urielle, et un dernier ensemble se développant sur un motif de marche déjà entendu. Ici nous retrouvons le vrai Grisar^ avec sa grande entente du théâtre^ son élégance, sa sûreté de main et sa veine mélodique.
Mais l'épisode le plus remarquable, le plus complet, le plus parfait de toute la partition, est celui qui compose le septième tableau.
Ici, -on a parlé de chef-d'œuvre, et à mon sens le mot n'a rien d'exagéré. Tout ce tableau est effectivement un vrai chef-d'œuvre, d'une pensée élevée, d'un sentiment plein de pathétique et de passion.
Pour sauver Lilia des mains des pirates qui la voulaient vendre, Frédéric a signé avec Urielle un pacte par lequel il s'engage à lui livrer son âme. Le délai fixé par ce pacte est expiré, et tandis que Frédéric et Lilia ne songent qu'au bonheur de s'aimer, le démon vient réclamer sa proie. Ni les imprécations du comte, ni les prières de la jeune épouse ne peuvent toucher Urielle, dont le cœur est dévoré par la jalousie :
Q^LBERT GRISAIi. 143
Que t*ai-)e fait?
dit Frédéric;
Il le demande, hélas ! répond Urielle :
Tu ne le vois donc pas !
Tu ne vois pas que je t'adore ?
Tu ne vois pas que dans mes yeux Les larmes brillent plus encore Que ne brillent de tendres feux ?
Après de vaines supplications, Lilia menace de se tuer pour unir, dans la mort, son destin à celui de son époux. Urielle est touchée de ce dévouement et se sacrifie alors elle-même :
O dévouement sublime !
s'écrie-t-elle,
Ton cœur aime mieux que le mien*
Pour la première fois, je me sens une larme^
Larme d'amour^ de repentir; Pour la première fois la douleur me désarme j
Et moi seule ici veux souffrir.
144 Q4LBERT GRISAI^,
Pour vous deux des enfers je brave la furie, Ne me maudissez pas, car je meurs en aimant.
On voit que la situation, pathétique et touchante, était de nature à inspirer un musicien. Grisar n*y a pas failli : il a déployé dans cette page noble et poétique une passion attendrissante, émue, qui se tient juste dans les limites indiquées, et qui n'est déparée par nul effort, nulle exagération. On peut dire ici que l'artiste a fait parler son cœur et qu'il en a tiré des accents d'abord hardis et frémissants, puis pleins d'une douleur profonde, d'une mélancolie infinie et d'une touchante résignation.
L'introduction instrumentale de ce bel épisode est remarquable par sa simplicité et son accent particulier : point de chant, point d'idée mélodique proprement dite, mais un dessin chromatique de basses mis en complète évidence, et dont l'allure tourmentée, la singulière persistance , caractérisent en quelque sorte la situation. Tout le commencement de la scène entre les trois personnages est traité en une sorte de mélopée mesu-
(ALBERT GRIS A ai: h5
rée, de récit très-musical, harmonisé et accompagné d'une façon très-dramatique. La phrase dite ensuite par Urielle :
L'enfer avec joie Réclame sa proie.
Le ciel a maudit L*âme qu*il vendit. . .
est vraiment pleine d'une flamme ardente, de même que celle qui suit :
Tu ne vois pas que dans mes yeux Les larmes brillent. . .
dont la passion intense, la poignante émotion se communiquent facilement à l'auditeur. Après les mots de haine de Frédéric, les trois voix entonnent un ensemble chaleureux, d'un rhythme cursif et serré ; puis, sur la menace de Lilia de se donner la mort, Urielle fait entendre un chant plein d'une tristesse morne, d'une mélancolie profonde; c'est alors, et tandis qu' Urielle, brûlant le pacte qui lui livrait la vie de Frédéric, se sacrifie elle-même et meurt pour sauver celui qu'elle chérissait, qu'on entend revenir à Torchestre
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Tadorable mélodie qu'elle a chantée au premier acte sur ces paroles : Dans le sommeil où je le plonge... ; dite ainsi dans le me:[:(0forte peLT le quatuor des instruments à cordes, cette mélodie^ dont la sonorité, alors mystérieuse et voilée^ paraît comme enveloppée de ténèbres, prend un caractère touchant de douleur résignée, et semble vraiment comme un adieu suprême adressé à la vie par Fétre qui croyait s'y rattacher à l'aide de Tamour. Je ne crois pas qu'il soit possible de voir et d'entendre ce fragment de scène sans en être ému jusqu'aux larmes.
Si je me suis tellement étendu sur la partition des Amours du Diable^ c'est qu'elle me semble caractériser d'une façon toute nouvelle et toute particulière le tempérament artistique de Grisar. Nulle autre part il n*a montré, comme il l'a faiticî> les sentiments vraiment humains dont son âme était possé* dée, et qu'il savait faire passer dans sa musique : la mélancolie^ la tendresse, et une pas^ âion véritable et sincère, passion qui, si elle ne pouvait s'élever jusqu'aux élans héroïques^
se traduisait du moins en des accents émus^ touchants» et qui^ partant du cœur^ savaient l'aller frapper. Ce Grisar-là, — jamais Je ne cesserai de le répéter^ — on ne lui a pas rendu justice, on ne l'a pas compris, et je n'oserais affirmer que ce n'a pas été là l'une des causes du découragement de Tartiste, désespéré de se voir cantonner en dépit de tout dans les petites épopées bouffonnes où il excellait, je suis loin de le contester, mais où il sentait sa muse étouffer et dépérir. Que ceux qui ne me croiraient pas sur parole veuillent bien prendre la peine de lire avec soin et sans prévention la partition — très^inégale assurément^ mais pleine de vie et de chaleur -*- des Amours du Diable, et je suis convaincu qu'un examen attentif les rapprochera beaucoup de l'opinion que j^exprime ici. Ne dussé-je ramener à cette opinion que quelques esprits sincères et jusqu^alors inattentifs, je ne croirais pas avoir perdu mon temps en plaidant une cause que personne, ou presque personne encore n'a défendue.
Mais tandis que je m'attarde à parler du
diable et de ses amours étranges, quel tableau charmant^ quel aimable et frais paysage, couvert d'un ciel transparent et comme enveloppé dans une brume printanière, vois-je surgir tout à coup? La toile est d*une fraîcheur adorable^ et mérite qu'on s'arrête à la contempler. — A gauche^ une maisonnette liiignonne^ coquette, bien entretenue, qui fait reluire au soleil levant les volets de ses fenêtres encore closes ; à droite, un petit corps de logis d'apparence plus modeste, couvert de chaume, et dont le toit est percé d'une lucarne au haut de laquelle, fixée à un large crampon de fer et munie d'une corde, se trouve une poulie dont le jeu sert à transporter rapidement dans le grenier les nombreuses bottes de foin qui sont là, entassées au pied d'un arbre. Près de la maisonnette, un puits, dont les parois sont comme tapissées de mousse, de lierre et de liserons, et dont la margelle elle-même, envahie par ces parasites gracieux, donne à l'œil le spectacle d'une large couronne de verdure. De ce côté, un large billot monté sur ses trois pieds grossiers } dé Tautre, une pierre à laver le linge,
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avec le battoir obligé : çà et là, des touffes d'arbrisseaux plantés en désordre et poussant comme au hasard ; au fond^ un mur de clôture, le long duquel, drue et touffue^ grimpe une vigne aux cent bras vigoureux^ et^ adossée au mur , une échelle haute et solide. Enfin, par delà cette clôture de pierre, une campagne verdoyante , humide de rosée^ et que baigne la blanche clarté de Taube naissante : le tout offrant un horizon borné, mais réjouissant. — Où sommes-nous donc ? et quel est ce tableau rustique^ image et comme symbole de la vie paisible et uniforme des paysans? Nous sommes dsgis la cour d'une ferme ; la journée commence, il semble qu'on entend le léger bruissement des feuilles^ le chant lointain des oiseaux jaseurs, le bourdonnement des insectes^ le murmure du ruisseau voisin, le tic-tac du moulin dont la roue se met en mouvement^ tous les mille bruits divers, enfin, qui signalent le réveil de l'homme et delà nature, et... et tenez, entendez-vous.^ c'est la chanson du « Chien du jardinier b qui résonne au loin, entonnée à pleine voix par le gros fermier Justin, et dont les accents
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francs et bien rhythmés viennent réjouir nos oreilles :
Le chien du {ardinier Est un chien bien particulier.
Devant sa soup' qu*il considère, Il pass' son temps à ruminer Sur c* qu'il doit faire ou ne pas faire, S'il doit dîner ou n' pas dîner.
En attendant, manie étrange, Il prétend que personn' ne mange ; |
C'est là son tic, son embarras. i
Mang'ra-t-y, n' mang*ra-t-y pas ?
Ah ! ah ! comme on rira Le jour où ce chien mangera ! |
Le chien du jardinier Est encor bien plus singulier.
Il est sans goût pour sa pâtée ; Mais qu'un voisin, étourdîment.
Vienne ronger à sa portée L'objet le plus indifférent^ Soudain sa jalousie éclate, Et crac! il met dessus la patte!
Mais ici, nouvel embarras :
Mang'ra-ty, h' mang'ra-t-y pas?
Ah! ah! comme on rira Le jour où ce chien mangera!
C'est donc du Chien du Jardinier que je veux parler maintenant. Le sujet de la pièce,
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connu de tout le monde et frappé à neuf dans la chanson que je viens de cîter^ se résume en ceci. La jeune Catherine^ riche et jolie fermière, a à son service, outre un beau garçon nommé François, un peu niais, un peu béta,
Au demeurant le meilleur fils du monde»
une cousine à elle, Marcelle, aussi jeune et jolie qu'elle-même, mais complètement pauvre. Marcelle aime François, François aime Marcelle, et tous deux veulent s'épouser; mais Catherine est là, Catherine estcoquette, envieuse du bien d'autrui même quand elle n*en a que faire , et pour empêcher ce mariage , elle tourne la tête à François, qui lui est absolument indifférent, et le rend amoureux d'elle. Survient un riche fermier des environs, Justin, avec lequel Catherine s'est presque engagée naguère, et qui vient lui rappeler sa promesse; mais celui-ci étant libre de tout lien, elle s'en soucie peu, et, comme nous disons aujourd'hui dans notre langage élégant, le fait j^o^^r. Dépités, Justin
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et Marcelle forment le projet d'unir leurs deux déceptions, ce qui promet un mariage de convenances assez singulier; mais ce n'est point encore là l'affaire de Catherine, qui, ne voulant point voir manger les autres lorsqu*elle-méme n^a pas faim^ met des bâtons dans les roues de leur char nuptial. C'est alors que Justin chante la chanson du « Chien du jardinier, b Catherine, qui n'est point sotte, comprend l'épigramme; elle mord ses jolies lèvres, profite de la leçon^ et tout finit par un double mariage. Le refrain de la chanson est alors repris en chœur^ avec cette légère variante :
Ah ! ah 1 comme on rira Le jour où chacun s' mariera !
Il est difficile de rencontrer un livret d'opéra-comique plus ingénieux dans sa simplicité^ mieux fait, plus nettement tracé, avec ses alternatives de gaîté franche et de sensibilité douce, que ce livret leste et souriant du Chien du Jardinier. Aussi Grisar a-t-il soigné de son mieux l'œuvre de ses collaborateurs, MM. Lockroy et Cormon, et de Tœu-
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vre a-t-il fait un chef-d'œuvre. La partition du Chien du Jardinier restera longtemps au répertoire^ non-seulement à cause de sa valeur intrinsèque, mais aussi parce qu'elle est un type^ chose si rare en musique, et que son caractère s*allie admirablement à la nature du sujet et à la condition des personnages représentés. On a dit d'elle que c'était a un Watteau en musique. > L'analogie n'est pas absolument exacte. Avec une tou.
che plus ferme et plus serrée que celle de Florian, avec plus de vigueur dans le rendu, plus de consistance dans les procédés, Watteau n'a peint^ comme Florian, qu'une nature et des paysans de conventicKi^ une nature mlgnarde et pomponnée, des paysans enrubannés, enguirlandés^ portant la poudre et les mouches. Avec Watteau comme avec Florian> il semble qu'on se retrouve dans le milieu intellectuel créé par messire Honoré d'Urfé^ et que l'on tourne une page de ce fameux roman de VAstrée, qui provoqua une évolution littéraire si singulière au commencement du dix-septième siècle. Tel n'est point le cas en ce qui concerne Grisar : sa
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nature^ à lui» est bien la nature ; ses paysans sont de vrais paysans, robustes , bien portants^ vêtus comme il convient, parlant comme ils le doivent faire, usant d'un langage en rapport avec leur condition ; en un mot, et bien que la grâce ni la délicatesse ne soient exclues de Tœuvre de Tartiste» elles ne tournent pas à la préciosité, et son tableau n*est point un trumeau, r— Si Ton voulait, à propos du Chien du Jardinier^ trouver un point de contact entre l'art de Grisar et celui de certains peintres, ce n'est point en France qu'il le faudrait chercher, pas plus avec Watteau qu'avec Lancret ou Greuze; c'est dans la patrie même du musicien, ou tout auprès : soit en Flandre^ soit en Hollande.
Encore ne saurait-on espérer découvrir un type identique complet, et faudrait-il opérer une sorte de fusion^ de compromis; par exemple, unir la solidité mâle et la fermeté de Téniers à la grâce délicate^ à Télégante souplesse de Wouwerman.
D'autre part, on a^ sans s'en rendre compte peut-être, confondu lé style du Chien du Jardinier avec celui de Gilles ravisseur et de
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Bonsoir, Monsieur Pantalon, et il semble, par la façon dont on en parle d'ordinaire, que les trois œuvres soient le produit d'une inspiration semblable , ou tout au moins analogue. Rien n'est plus contraire à la vérité, et le Chien du Jardinier, venant succéder aux Porcherons et aux Amours du Diable, comme ceux-ci avaient succédé à Gilles ravisseur et à VEau merveilleuse, prouve une fois de plus la souplesse et la ductilité du talent de Grisar. Gilles ravisseur et Bon^ soir. Monsieur Pantalon sont des farces à Titalienne, dans lesquelles un comique franc, parfois exubérant, s'unit à une étonnante vivacité de diction. Le Chien du Jardinier, au contraire, reproduit la véritable allure, présente le caractère tempéré de Toperacomique français, oh le comique fait le plus souvent place à la gaîté, le rire au sourire, et où cette gaîté, ce sourire, sont parfois interrompus par un élan de sensibilité vraie, de tendresse émue.
Le Chien du Jardinier est donc une franche paysannerie, et non point une bergerade.
Son caractère s'£in]ionçe dès les première^
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mesures de l'ouverture (page fine et serrée, délicatement orchestrée , merveilleusement réussie) , et ne se dément point jusqu'à la chute du rideau. Et ce qui fait précisément la grande valeur de cette mignonne partition, c'est qu'elle est, deTunà l'autre bout^ d'une égalité parfaite, et que des huit morceaux qui la composent, il n'en est aucun que Ton puisse dire^ non-seulement faible, mais inférieur aux autres. — Le duo d'introduction, Le coq a chanté trois fois^ qu'on pourrait appeler le duo du réveil, est frais en efifet comme un chant matinal, plein de grâce et de coquetterie. Celui de Catherine et de François : De votre audace il faut me ren^ dre compte^ dont l'orchestre est si élégant, si admirablement travaillé, est vif, gai, allègre et mouvementé. Dans le quatuor, écrit d'une main si ferme et si sûre, la phrase dite par Justin : Chèr^ Catherine^ à quand nof ma" riage? est précédée et accompagnée par un dessin d'altos d'un accent ému et d'une tendresse pénétrante ; cette phrase furtive, qui revient encore un peu plus tard, répand sur l'ensemble du morceau une teinte de mélan-
colie douce et vague qui rappelle l'image si connue : Une larme dans un sourire. Les couplets de Catherine» d'une allure si co« quette, portent une harmonie aussi fine^ aussi légère que la mélodie elle-même. Quant à la chanson qui sert de prétexte et de pivot à la pièce^ il va sans dire qu'elle est admira^ blement réussie; elle est d^une franchise d'accent, d'une carrure de rhythme, d^une solidité de dessin qui ne laissent rien à désirer. Le trio qui suit contient deux tout petits couplets^ chantés par Justin pour raccommoder Marcelle et François, et dans lesquels k note émue^ si chère à Grisar, a de nouveau trouvé sa place: c'est encore là une des échappées adorables de cet esprit délicat, qui^ par l'introduction sur sa toile de ces petits épisodes attendris^ faisait d'autant ressortir les couleurs vives et légères de l'ensemble. Il ne me reste plus à mentionner que le duo^ plein de malice et de crânerie, des deux femmes tirant au sort l'amoureux qu'elles se disputent, et le finale^ qui n'est qu'une mise en œuvre de la chanson.
La première représentation du Chien du
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Jardinier eut lieu à rOpéra-Comique le i6 Janvier i855, et Ton se rappelle encore avec quel succès. Tout concourait, à la vérité, à faire pressentir ce succès : non-seulement le livret était charmant, non-seulement la musique était exquise, mais M. Perrin^ qui aimait beaucoup Grisar, avait monté Touvrage avec beaucoup de soin et mis à la disposition du compositeur la fleur de son personnel ^ fait assez rare lorsqu'il s* agit d'une simple pièce en un acte. Les interprètes du Chien du Jardinier n'étaient autres que MM. Faure et Ponchard, M"* Lefebvre (aujourd'hui M"* Faure) et Lemercier, deux chanteuses d'un vrai talent^ qui étaient en même temps deux fines comédiennes, et qui. Tune et l'autre ^ se sont retirées prématurément du théâtre.
Voici en quels termes Grisar annonçait à son frère la réussite de son œuvre nouvelle :
2 Février 1855,
Mon cher Félix«
J'ai été extrêmement grippé depuis la première représentation de ma pièce^ et je le suÎ9 encore et
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